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01/12/2007

Jean de Selys Longchamps

Straffing de la Gestapo à Bruxelles.1ère partie. 

Le 20 janvier 1943, un avion de la Royal Air Force canonnait un immeuble de l’avenue Louise. Le chasseur-bombardier Hawker Typhoon 1B était piloté par un Belge qui « en avait ! » : Jean de Selys Longchamps. Voici cette curieuse histoire dont je m’aperçois quelle projette encore quelques zones d’ombre.

 L’homme et l’aviateur.Le 31 mai 1912, naît le second fils du comte Raymond de Selys Longchamps. Enfance aisée mais élève plus intéressé par les mouches… qui volent, elles ! Il transite par plusieurs écoles et collèges ; ces camarades de classe l’apprécient car c’est un ‘crack’ quand il s’agit de raconter des histoires. L’escadron-école du 1er Régiment des Guides l’accueille en 1933 et, en 1937, il est promu sous-lieutenant de cavalerie: loin de l’aviation, non ? Il est en première ligne lors de l’invasion du sol national et se bat à Lanaken, sur la Gette, Petite et Grande, sur la Lys. A la reddition, rejoignant les lignes anglaises, il arrive à embarquer à De Panne (La Panne) sur un bateau pour l’Angleterre, sans être menacé de mort par un officier. De haute stature et de caractère imposant, de Selys passe outre les ordres mordants et se retrouve en Albion. Il saute illico la Manche vers la France pensant qu’il y avait un espoir de reconstitution de l’Armée Belge. Halte au feu, c’est l’armistice: il se précipite à Marseilles et arrive à Gibraltar ! On aimerait des détails sur cette fuite de milles bornes… Ce n’est pas fini. Il joint le Maroc et est arrêté pour se retrouver dans un camps à Montpellier, en France. De Selys s’échappe une fois de plus, passe les Pyrénnées, traverse l’Espagne et atteint enfin l’Angleterre. On pourrait en faire un film Dolby stéréo ! Pour combattre la horde nazie, il n’y a qu’une solution : l’aviation ! La Royal Air Force, lui cavalier ? Voler ça s’apprend, voyons… A 28 ans, c’est déjà un peu âgé pour devenir pilote de guerre, tant qu’à faire, il triche sur son âge et ‘bluffe’ les moustachus de la RAF. Il est breveté et passe, en août 1941 à la 61 Operational Training Unit, pour entamer sa ‘carrière’, en septembre, au 609 (West Riding) Squadron, un véritable nid de talents belges en matière de RAF ! Une autre histoire, bien entendu.

De missions en succès, de Selys acquière le grade de Flight Lieutenant (capitaine d’aviation). Une progression extraordinaire quand on connaît l’extrême sévérité de la Royal Air Force : de Selys est un dur parmi les durs !

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Portraits de Jean de Selys Longchamps ; il existe aussi un cliché sur le net, facilement trouvable, devant un « Tiffy » (DR via B. F.).L’avion.

Le Hawker Typhoon, monoplace de chasse et de bombardement, est une véritable « bête de course » dont la silhouette présente une énorme prise d’air « en barbiche ». Ses débuts sont inquiétants : beaucoup d’accidents et faiblesses structurelles de la partie arrière du fuselage qui sera modifiée (3.300 furent construits). Equipé de 6 mitrailleuses de calibre 7,7 mm (.303 in), il est doté ensuite de 4 canons Hispano-Suiza HS-404 de 20 mm. Ceux-ci peuvent délivrer 640 obus explosifs en une minute de tir. Sa vitesse maximale est de 664 km/h ; sa vitesse lente peut être estimée à 200 km/h. Curieusement, la verrière de la première version est équipée de portière, comme pour une voiture, avec la vitre coulissant vers le bas grâce à une manivelle. Détail important quand on évoquera le lancer de drapeaux. Par la suite, celle-ci sera remplacée par un modèle en goutte d’eau sans portière. Les « Tyffies » abattront des V-1. Il sera remplacé par le Hawker Tempest à la fin de la guerre ; cet appareil verra aussi d’importantes modifications de structure.

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A ma connaissance il n’y a qu’un « Tyffy » survivant, ici photographié en 1986 au Royal Air Force Museum de Hendon (Londres). Actuellement, l’avion est décoré de bandes blanches et noires pour l’époque du débarquement et pourvu des carénages de canon (R. Dehon).

 

Les missions.

Hormis ses prestations en tant que chasseur, le Typhoon excelle dans l’attaque au sol. Il peut être doté de deux bombes de 250 ou de 500 kg et de rockets RP-3 de 60 livres. En 1943, l’essentiel des missions sont de harcèlement offensif dans le cadre des opérations codées « Rhubarb ». Elles consistent à attaquer un objectif par couple de deux avions ou en solitaire. Dès sur la Manche, les appareils naviguent à basse altitude, de jour ou de nuit, montent en altitude à proximité du but… et attaquent. Le « straffing » consiste à mitrailler au ras des plants de… rhubarbe. Ensuite, retour rapido pour éviter la Flak et retraverser « der Ärmelkanal » (la Manche) et joindre la base à une hauteur moins stressante. De Selys connaît parfaitement la méthode ! L’aimerait-il ?

 L’attaque.

Le 20 janvier, de Selys décolle avec son équipier, F/Sgt André « le men » Blanco, de la base de Manston (Thanet, Kent), pour bombarder une gare de triage près de Gent (Gand). L’attaque se passe bien et, à ce moment là, de Selys ordonne à son ailier de retourner à la base, lui, il a un rendez-vous à Bruxelles… et il fonce vers Asse puis Zellik. A partir de cette localité, il peut apercevoir le dôme du Palais de Justice. Il tourne à sa gauche, passe plein tube au-dessus des Marolles, survole le Palais Royal, se dirige vers le Cinquantenaire d’où, pivotant vers la droite, il va dans quelques secondes apercevoir le champ de course de Boitsfort, son repère visuel primaire. Le plaçant dans son dos, il remonte vers le nord-ouest : l’axe de pénétration est celui de l’avenue des Nations (aujourd’hui avenue Franklin D. Roosevelt), descente des gaz, vitesse aux environs de 200 km/h, le parc de l’Abbaye de la Cambre se dessine, coup de palonnier à gauche, l’avenue De Mot… Bien joué, notre Jean ! C’est qu’il avait très consciencieusement préparé depuis des semaines son coup. Les journaux clandestins et les rapports de la résistance reçus en Angleterre avaient bien indiqué où se trouvait le quartier général de la Gestapo. De plus, de Selys connaissait l’immeuble où un des ses amis possédait un appartement avant-guerre. Et, coup de chance, la construction était la plus haute de l’avenue Louise, douze étages : bel objectif !

 

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Vues sur l’avenue De Mot, (g.) le n° 453, (dr.) sur la droite l’immeuble « IIT » construit plus tard (R. Dehon).Straffing de la Gestapo à Bruxelles.2ième partie. 

Jean de Selys Longchamps avait aussi averti de son projet ses supérieurs. Sans réponse et peut-être même un certain mécontentement ! Curieux… Les missions « Rhubarb » n’en devenaient que plus tentantes pour une petite diversion, c’était dans son caractère, non ? A la moindre occasion… il la prendrait ! Et pour marquer le coup, il envisage la production de petits drapelets aux couleurs britanniques et belges qu’il veut éparpiller sur la ville, de même qu’un drapeau noir-jaune-rouge. Le tout fourré dans son cockpit : du culot quand même !

L’avenue De Mot, longue de 400 m, s’inscrit déjà dans la verrière du « Tyffy », collimateur centré sur le trottoir du n° 453. Il avait estimé son straffing à 20 secondes.

Il est bien difficile de se faire une opinion : il aurait dû voler à 72 km/h, ce qui paraît invraisemblable pour un avion de six tonnes… On peut aussi s’interroger sur sa route exacte : soit, Boitsfort, Nations et, alors, entamer un virage pour se mettre dans l’axe de De Mot… Comme j’ignore la vitesse de décrochage d’un Typhoon, j’ai indiqué plus haut une vitesse « lente » de 200 km/h. On pourrait aussi envisager une autre route : Boitsfort comme repère visuel et crochet pour se mettre dans l’axe de De Mot plus loin, soit survoler les toits de l’Université Libre de Bruxelles, l’abbaye de la Cambre servant de repère secondaire. De Selys devait connaître cette topographie comme le dos de sa main (‘like the back of his hand’). A quelle altitude ? Pour ces pilotes « Rhubarb », plonger de  2.000 pieds (600 m) à 200 pieds (60 m) doit être un plaisir intense !

De toute façon, les canons crachent les obus de 20 mm pendant que de Selys entame fond les manettes sa ressource pour éviter de s’écraser sur l’immeuble. Juste le temps de déglutir, il ouvre la verrière et lance le drapeau belge sur le parc de Laeken (Laken). Il oublie les drapelets qui seront éjectés plus tard en Flandres sur son chemin vers Manston. Certaines sources parlent aussi du jet d’un drapeau anglais… sur la propriété de sa nièce, la baronne de Villegas de Saint-Pierre.

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Petit exercice sur le plans de vol (Google Earth 2007). 1 = Palais de Justice, 2 = Palais Royal, 3 = Cinquantenaire, 4 = Hippodrome de Boitsfort, 5 = Université Libre de Bruxelles, 6 = Abbaye de la Cambre.

 Les conséquences.

Excellent tireur expérimenté, de Selys, lors de sa ressource pour éviter l’immeuble arrose de quelque 200 obus la façade sans toucher les mitoyens, dans un mouvement vertical bien ajusté (désolé, avocat du diable, je me pose des questions sur le nombre d’obus, question de vitesse d’approche, ‘rate of fire’ de 700 obus par minute, raison pour laquelle on répète ‘200’ obus puisqu’on part sur l’hypothèse d’un straffing de 20 secondes). Les obus qui ont frappé la façade de pierres de taille ne font pas grand dégât, ceux qui explosent les fenêtres… quatre tués et treize blessés graves dont un responsable de la Gestapo, pour la plupart des sources.

Le « hit and run » n’a pas échappé à la population environnante qui se précipite « pour voir ». Dans les heures qui suivent, les trams sont bondés, les bruxellois rigolent un coup. Ce qui ne plaît pas aux sbires de la Gestapo. Les badauds sont arrêtés et jetés pour quelques jours dans les cellules de la cave. Ils seront libérés peu après quelques coups de matraque, sans doute bien appliqués.

Le problème, me semble-t-il, remonte à l’attitude de la Royal Air Force quand de Selys avait proposé son plan d’action. Resté sans réponse, rappelez-vous. Or, une des victimes était un certain Müller, officier de son état. Sur le cadavre de ce dernier est récupérée une liste de membres des réseaux de résistance belge. Müller était un agent de l’Intelligence Service ! Je dis ça, je dis rien. En effet, l’IS n’est qu’un sigle de roman, on aimerait avoir plus de précisions et savoir à quel service il rapportait : M.I.6, S.I.S., S.O.E. ou dieu sait quelle autre officine dont les rapports doivent se trouver aux National Archives britanniques, sous un préfixe « WO » signifiant « War Office ». Accessible au public ou non ?

Le malheur est que cette liste, trouvée sur le cadavre, a propulsé des combattants de l’ombre vers les camps d’extermination. La Royal Air Force était-elle informée de ce Müller ? Personnellement, je ne le pense pas. Cloisonnement, chers amis. Il y a une différence entre les opérations « Rhubarb » et celles traitant de la résistance en pays occupés. Le débat reste ouvert…

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La statue de Jean de Selys Longchamps et le n° 453 en arrière-plan (R. Dehon).

 

 

Ceci dit, à son retour, de Selys se voit remettre la décoration Distinguished Flying Cross et, pour cause d’indiscipline, se voit rétrogradé à un grade inférieur à celui qu’il possédait, à savoir Flying Officer (lieutenant d’aviation). Il quitte le 609 Squadron pour être transféré au 3 Squadron. Le 15 août 1943, de Manston, il part avec Charles Demoulin pour une opération de bombardement de nuit. « Windmill » pour Amiens et Jean pour la Belgique. Demoulin effectue sa mission et revient par Bray-Dunes. A sa droite, il voit un terrible barrage de Flak sur Oostende (Ostende) et semble-t-il un avion pris dans les projecteurs. A l’approche du Kent, il s’identifie et demande permission d’atterrir. On lui demande d’attendre, l’avion de de Selys est en premier. « Windmill » voit alors une forte explosion à Manston : Jean s’est écrasé ! Il atterrit et la confirmation suit. Aucune enquête n’a permis de savoir les raisons exactes du crash. Le héro du straffing de la Gestapo de Bruxelles repose dans le cimetière de Minster, Thanet, dans cette belle contrée du Kent. Il avait 31 ans.

 

C’est curieux, je me demande ce que les gens qui habitent et vivent dans cette belle demeure de l’architecte Stanislas Jasinski, élève de Victor Horta, doivent ressentir… s’ils connaissent cette histoire. Je ne suis franchement pas un gringalet mais je crois que je serais mal à l’aise (‘kiekebiche’) en descendant à la cave.

 

Robert Dehon

 

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Plaque commémorative à l’entrée du n° 453.Sources

« Mes oiseaux de feu », Charles « Windmill » Demoulin, Julliard, Paris 1982.

« Les as de l’aviation belge », Hervé Gérard, Editions J. M. Collet, Bruxelles 1985.

Revue « Carnets de vol », brainstorming jamais publié, ca 1987.

« Hawker Typhoon », Mister Kit & C. H. Thomas, Editions Atlas, Paris 1981.« 609 (West Riding) Squadron Archives », Suffolk, England.

Il y a deux excellents sites sur la toile : http://www.verzet.org/ (en NL) et http://home.clara.net/clinchy/index.htm (en UK), ce dernier présente un intéressant dessin de l’attaque par l’artiste Patrick Sadler. Ce topic reste donc une mise en bouche dans l’espoir d’un bon gros bouquin sur la vie de Jean.

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Mise en bouche ? Liebieg bien sûr ! Très beau dessin ! (DR).