08/03/2013
Nos estaminets et belles brasseries d'autrefois

Tantôt pauvre, tantôt riche, le bruxellois a de tous les temps eu la réputation d’un bon vivant… aimant boire et manger…
Après tout, la Belgique n’est-elle pas le pays de la bière !
Ce qui explique, en partie, la présence sur le territoire de Bruxelles de tant d’estaminets à l’époque.

Au début du 20ème siècle, l’industrie brassicole constitue un secteur très important dans l’économie de Bruxelles. Les commerçants de la bière se regroupe en quatre catégories :
Les malteurs, qui font germer l’orge
Les brasseurs qui préparent les brassins
Les marchands de bières qui approvisionnent les débits de boissons
Les cabaretiers qui sont les détaillants

Principales bières sont la gueuze, la kriek, le lambic, le faro et la bière de mars.



S’ajoutent à nos brasseries, des bières venues de province comme la Diest, la Peterman, La Uytzet, la Bormemn la Pittem, l’Oudenaarde etc…

Statistique du nombre de débits de boissons relevés en 1882 (Avant la loi Vandervelde).
Bruxelles 3.268 débits
Saint Josse 513 débits
Molenbeek 943 débits
Laeken 464 débits
Ixelles 753 débits
Saint Gilles 662 débits
Schaerbeek 727 débits
Anderlecht 530 débits
Etterbeek 239 débits
Soit un total de 8.099 débits de boissons.

L’estaminet dans les années 1880 d’après Camille Lemonnier (contes flamands et wallons)
L’auteur écrit : « … sous les animaux fabuleux dont la dénomination correspond au nom de l’endroit, vous apercevez généralement ce mot, ESTAMINET, qui sert à désigner les misons où l’on consomme spécialement de la bière. Ce n’est pas le café wallon tapissé de papier à fleurs, d’une gaîté faite pour amuser l’œil, et qui le retient par des coquetteries d’images et de glaces et les bariolures de ses comptoirs reluisants de verres de couleur. Ici règne une simplicité rudimentaire : au mur, des affiches de ventes notariales jaunes et bleues pour tout ornement, quelquefois des cages où s’égosillent des canaris, un cadran émaillé pareil à un gros œil-de-bœuf, ou une vieille gaine sculptée d’horloge. »

« Visiblement », poursuit Lemonnier, « toutes distraction qui pourrait troubler le client dans la dégustation du liquide fermenté est écartée comme attentatoire à la gravité de cette occupation ; une antichambre officielle n’a pas plus d’austérité, et les gens qui sont assis autour des tables, sérieux, un peu endormis, avec des gestes automatiques, participent de la sérénité qui semble l’atmosphère de ces lieux ; Par surcroît, des pancartes accrochées au-dessus des têtes rappellent au respect de l’ordre les buveurs que des libations répétées pousseraient à s’échauffer outre mesure ; telle dit très nettement : Hier het is verboden te vloekken (ici il est défendu de blasphémer) ; telle autre enjoint de ne pas chanter. Aussi n’entend-on s’élever souvent de ces réunions, parfois très nombreuses, qu’une sorte de ronflement général et comme le bruit assoupissant d’une troupe tournant sur elle-même. »


« La plupart des estaminets de Bruxelles ont d’ailleurs une clientèle spéciale, qui varie peu ; il en est où un intrus serait mal venu de s’introduire ; chacun, par une coutume tacite, observée par les autres consommateurs, conserve sa place à la table qu’il a choisie dès le premier jour, comme une propriété que personne ne s’avise de lui disputer.

Les soirées passée à boire de la bière en fumant du tabac et en jouant aux cartes ou aux dominos sont une habitude si régulière de la vie bruxelloises qu’aucun évènement n’en peut distraire ceux qui l’ont contractée ; on rencontre fréquemment autour des tables des pères qui ont marié dans la journée leurs filles, des maris qui viennent d’enterrer leur femme, des gens d’affaires sous le coup d’un désastre financier ; et le médecin, l’avocat, le juge, le fonctionnaire, les hommes politiques les plus considérables se rassemblent au cabaret, aussi bien que le petit rentier, le boutiquier et le maçon devenu propriétaire.

C’est un trait des mœurs locales que cette égalité de toutes les classes dans la tabagie enfumée où, pour douze centimes, le pauvre et le riche s’achètent une place chaude, un bien-être engourdissant et la liberté de déblatérer contre les jésuites, les gendarmes et le pouvoir, s’il leur en prend envie.

Aussi, par ces côtés, l’estaminet est-il presque toujours une institution : on s’y rapproche, on s’y juge, on s’y connaît, les affaires s’y traitent, les marchés s’y négocient ; et, les jours de bourse surtout, le nombre de verres vidés y suit la proportion des transactions conclues ».

« Presque toujours », conclut notre auteur, « une société, constituée soit pour le plaisir, soit pour la défense d’intérêts définis (et le chiffre des unes et des autres est considérable dans ce pays dont l’association constitue l’un des principes essentiels), choisit un estaminet pour y établir son local et y tenir ses séances ; de même les meetings, les conférences, les assemblée pour délibérer sur les actes publics s’installent de préférence dans le voisinage des pompes à bière.
C’est là que se complotent la ruine ou le triomphe des ministères, que les oracles doctrinaires et socialistes se font entendre, que se façonnent les fortunes politiques : c’était de là que partait, en 1830, le triomphe de la Révolution ».

Il faut savoir que l’estaminet d’autrefois ne ressemblait pas du tout à celui d’aujourd’hui. Il y avait aussi, l’estaminet dit « le bac à schnick » où l’on servait principalement le genièvre. Beaucoup débitent des liqueurs fortes et, accessoirement seulement, de la bière. Il n’est pas rare de trouver, dans Bruxelles, des liquoristes qui écoulent une « pipe » de genièvre (environ 6 hectolitres) en 3 semaines !

Bld Léopold II 74
Quelques objets incontournables de l’estaminet :

Le déboucheur à gueuze avec un bac à égoutter les verres à gueuze (qui ne pouvait pas être essuyés) !

Un fût de faïence contenant le genièvre
Divers cruchons et verres dont notamment les verres à gouttes au fond très épais

Chope à bière d’un litre un faïence bleue de Bruxelles
Au mur, diverses affiches d’activités communales

Le fameux extrait de la loi sur la répression de l’ivresse

Un chromo représentant l’œil de Dieu avec la mention God ziet alles ; hier vloekt men niet !

Et puis il y a le « zagemanneke » que le « baas » mettait en mouvement lorsqu’un client quelque peu éméché « sciait » en paroles les autres clients au comptoir.

On y trouve aussi :
Un bac destiné à recevoir les jeux de cartes, une petite table avec un schietbak dans lequel on jouait avec des petits disques en laiton. Au sol, le jeu de boules

Fin du 19è et début du 20ème siècle, le tout était éclairé au moyen du bec Auer.

Les estaminets d’alors avaient parfois une cour ou un jardin. Ce qui permettait, en été d’y jouer aux boules ou aux quilles.


L’estaminet était souvent aussi le « local » de sociétés diverses, … de pêche, de société de tir à l’arc, de colombophiles, cyclistes, etc….

ESTAMINET : (d’après le dictionnaire du dialecte bruxellois de Louis Quievreux) vient du flamand « stamenay », dérivé de « stamm » (sic) : souche, famille et qu’on a nommé « stamme » des assemblées de famille où l’on buvait et fumait. Quant à l’espagnol « estamenta », assemblée d’états, il n’a rien à faire ici ».


« La Nation Belge » (29-2-1940) risque une autre hypothèse : « le mot estaminet est purement flamand, il viendrait de l’espagnol ‘esta un minuto’ ». « Esta un minuto » voudrait dire « demeuré une minute ». Estaminet serait l’endroit où l’on passe en hâte boire un verre ».


D’après l’auteur, « estaminet » dérive d’ « estaim » (étain). Jusqu’au 17ème siècle on se servit du mot « estamoie » qui désignait un pot à couvercle, à une ou deux anses, contant plusieurs pintes, généralement en étain, mais parfois aussi en orfèvrerie ou en verre. L’endroit où on se servait d’ « estamoies » ne pourrait-il pas être l’ « estaminet » ?


D’autres pensent que « stamenij », « stamenee » dans le dialecte ostendais pourrait dériver de « stam » dans l’acception de « famille ». D’après les vieilles chroniques, écrit « Volk en Staat » (26-8-1941), au cours des réunions de famille, les hommes ingurgitaient un nombre considérable de « pots » ce qui déplaisait aux épouses. Les maris, piqués, décidèrent de se réunir là où leurs femmes n’auraient pas accès. Les réunions continuèrent sous l’appellation de « stam » qui devint « staminets ».


D’aucuns font encore dériver « stamenee » de « stamelen » : bégayer, infirmité passagère provoquée par l’ivrognerie.

Café Van Roy chée de Ninove à Molenbeek (Arrêt face à la Brasserie Vandenheuvel)

Enfin, dit le journal précité, en Flandre, des tenanciers, pour attirer l’attention des voyageurs sur leur local, inscrivaient sur la façade « Sta, Mijnheer » (Arrêtez-vous, Monsieur). Cette inscription devint proverbiale au point que pour inviter un ami au cabaret on lui disait « Veux-tu venir avec moi au « Sta Mijnheer » ?

Les « Kaberdoeches » (bistros de quartiers, gargote) appartiennent au folklore des Marolles depuis le Moyen Age.

Entrée de la rue Haute et l'ancienne Porte de Hal
Aux abords de la Porte de Hal qui en ces temps-là était encore une zone marécageuse, des ouvriers et des artisans s’y étaient établissent.

La rue Haute (ancienne voie romaine) qui s’étendait au-delà de la Steenpoort était très fréquentée par les voyageurs qui se rendaient à Paris et vers le sud.
En ces temps lointains, on trouvait tout autour de cette «chaussée », des relais pour les attelages, des auberges pour voyageurs et une foule d’artisans de passage.
Les habitants de ce quartier s’expriment dans un langage particulier… mi-wallon, mi-flamand…. Naissance du Marollien ?... (à suivre)…

Dans la deuxième moitié du 19ème siècle, une surpopulation est recensée. On verra se multiplier un nombre certain d’impasses dans les Marolles. On assiste alors à un cortège de misère, d’épidémies et de l’apparition d’un terrible fléau… l’alcoolisme.


On dénombre hélas aussi une prostitution de bas étage. Dans les bacs à schnikke (bistrots où l’on sert de l’alcool) on y trouve des vieilles zattecutten (soûlardes) aguichés les clients pour se faire payer des witteke (genièvre). De grandes bagarres éclatent régulièrement.



Dans les années 1880, Les esprits ouvriers s’échauffent et de sérieuses émeutes éclatent dans les quartiers tout autour de la rue Haute.

Le peuple ouvrier riposte et est confronté aux gendarmes qui chargent de tous côtés.

http://fr.wikipedia.org/wiki/C%C3%A9sar_De_Paepe
Durant cette période critique, des hommes se réunissent des les estaminets pour discuter et s’échanger des imprimés avec des maximes du marxisme. Un des plus acharnés est un typographe du nom de César Depaepe.

Ces émeutes conduiront en 1885 à la naissance du Parti Ouvrier Belge (POB) et à la construction d’une grande maison du Peuple à la rue Joseph Steven. C’est l’architecte Victor Horta qui dessinera les plans. C’est à cet endroit qu’est né le socialisme bruxellois.
L’épicentre populaire des Marolles était en ce temps-là, la place de Wallons (aujourd’hui disparue) « Waelsche Plaats » (Située plus ou moins à l'arrière de l'actuelle gare de la Chapelle)

Les anciennes auberges du 18ème siècle avaient des noms pour le moins pittoresques :

In den naemen Jésus (Au nom de Jésus), Den groenen papegay : désignait la cible qui servait au tir à l’arbalète… (Le local des Arbalétriers n’étant pas bien loin de là ; à La Brasserie « Les Brigittinnes » qui disparaîtra également en 1962), Het sigoinnek : la petite cigogne …. Etc…





Un si bel endroit paisible au coeur de la ville


On y sert toutes sortes de boissons fortes… A l’exception d’eau bénite ! … En soirée, plus d’un rejoignait son domicile avec un fameux « stuk in zijn klûût »

Suite aux divers travaux d’envergure décidés par la ville de Bruxelles, certaines enseignes célèbres à l’époque émigrèrent vers d’autres faubourgs de Bruxelles.

C’est le cas notamment du « Chien Vert » situé rue Terre-Neuve, proche de l’impasse des escargots (Caricolegang) qui rouvrira son « stamenei » avenue de Tervueren à Woluwe Saint Pierre.
C’est la construction en 1850 de la Gare du Midi et les travaux de la Jonction Nord-Midi qui sonneront le glas de la rue Haute en tant qu’artère de grande circulation.

A cette époque-là, les socialistes gagnent un double combat : Le Suffrage Universel et la loi Vandervelde (loi anti-alcool) à afficher dans chaque établissement. (voir affiche plus haut)

A défaut de voyageurs, les habitants, marchands et artisans remplaceront en majorité la clientèle de ces « Kaberdoeches ».

Jusqu’en 1920, on dénombre aussi une foule de campagnards cherchant à faire fortune à Bruxelles. Cela provoquera même une crise du logement ! Ces nouveaux arrivants s’installent là où ils peuvent … ils prennent souvent quartier près de la rue Haute et aux alentours. De ce fait, les tenanciers d’estaminets proposent « un logement ». On fait de la place partout ! … Une chambre à côté, au dessus et même en dessous ! Certains vont même jusqu’à proposer d’occuper les caves !

Profils des piliers de comptoirs…

Le « zattekul » philosophe, Le pouffer qui discute toujours sont addition après plusieurs jours de crédit....
Devant le bar des « Mille Colonnes », juste derrière le stationnement des fiacres, le zattekul philosophe, membre influent de la « chocheté mutuelle de la soif », vide sa chope en remarquant : « Voulez-vous croire que ça sont aujourd’hui percis’ cinquante ans que moi j’aie bu mon premier verre de lambic ? Alleie, à ton santé ! »

Il y a aussi celui qui fait des son « genre »…. Le prétentieux, le je sais tout…. « Zaïene grüte Jan oïetagne » en bruxellois




Expressions :
Ei ess züe zat as e kanong : Il ivre comme un canon (bourré jusqu’à la gueule)
Ne zoeïper : un buveur habitué
Zoeïpe : boire jusqu’à plus soif
Zoeiper : buveur
Ne flessevringer : un tordeur de bouteilles (ivrogne)
Geif ma enn lkouch bé : Donne-moi un verre de bière
Ge zaait beiter in a klaain stameneike as in en gruute kerk (on est mieux dans un petit estaminet que dans une grande église) : dit par un pilier de cabaret qui n’est pas un pilier d’église.







09:34 Publié dans BRUXELLES, COMMUNES BRUXELLOISES, dancing,cabaret,théâtre, estaminets brasseries, les brigittines, LES SPORTS, Place de la Chapelle, rue blaes | Commentaires (3) | Envoyer cette note |
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16/01/2013
petite chronique de 1933 suite

Plus de 1800 familles utilisent les carnets de dix coupons, au Théâtre royal de la Monnaie, et font une économie de 20%. Prix du carnet : 280 FB.

Théâtre de l'Alhambra



Théâtre Molière


Le Théâtre du Parc

Le Cirque Royal
La question du chapeau au théâtre est un des graves problèmes de l’heure présente. Quand le chapeau est interdit aux dames, il en est qui, légitimement, peuvent prétendre que le minuscule bonnet qu’elles portent de côté n’est pas un chapeau. L’ouvreuse n’est pas de cet avis. Le bourgmestre Max vient de les mettre d’accord : il a donné pour instructions à la police de tolérer que les dames occupant dans les théâtres les places où les chapeaux est interdit portent des coiffures basses, enserrant la tête et dont les garnitures ne puissent gêner d’autres spectateurs.



Théâtre de la Monnaie et Taxis




Théâtre Flamand
![album_large_701462[1].jpg](http://static.skynetblogs.be/media/156683/1357651701.2.jpg)
-La Police bruxelloise compte 1256 personnes. Un budget de plus de 30 millions. Signalons que le nombre d’automobilistes qui ont reçu une contravention pour avoir dépassé les 40 km/h en ville s’est élevé à 1834, pour l’ensemble de l’année dernière.

COMMISSAIRE EN CHEF SOUS LES VERROUS
Dimanche 17 décembre 1933, le juge d’instruction Demuylder, après avoir conféré avec M. Simons, premier président de la cour d’appel, a placé sous mandat d’arrêt M. Geroges Angerhausen, a avoué avoir servi d’intermédiaire pour la vente d’huiles et d’essences de la maison Pauwels, avoir touché de ce chef des commissions, et avoir, à la demande de Pauwels, « classé sans suite » plusieurs contraventions ou procès verbaux.
GENDARMERIE ET T.S.F.
Le budget de la Gendarmerie, pour 1933, est en diminution de 12 millions environ sur celui de l’année dernière. Il y a cependant un poste nouveau important : celui de 410.000 FB, qui prévoit la réalisation du réseau permanent de télégraphie sans fil de la Gendarmerie.
A propos, combien y a-t-il d’appareils de T.S.F. en Belgique ? A l’heure actuelle plus de 285.000 détenteurs de postes récepteurs ont acquitté la taxe. Plus les fraudeurs…..
-Le mardi 16 mai 1933, les nouveaux gendarmes motocyclistes chargés de la surveillance de nos routes ont opéré pour la première fois. Aux environs de Cortenberg, ils ont arrêté un automobiliste, qui avait oublié de corner lors d’un dépassement en rase campagne. L’automobiliste a reçu des instructions précises sur les règles de la circulation qu’il venait d’enfreindre.

LE CRIME DES SŒURS PAPIN
Le 2 février 2013, dans l’après-midi, un habitant du Mans rentrant chez lui avait découvert sa femme et sa fille étendues sur un palier, le visage broyé, le crâne écrasé et la partie inférieure du corps tailladée. Les deux bonnes, les sœurs Papin, qui avaient commis ce double meurtre, étaient dans leur chambre. Elles avouèrent, calmes en apparence, leur forfait. Trois psychiatres concluent à leur entière responsabilité.


-Le mardi 9 mai 1933, M. Hymans, ministre des Affaires étrangère et vice-président du Conseil des ministres à demandé aux Chambres d’accorder des pouvoirs spéciaux au gouvernement pour une durée de trois mois. Il les a obtenus. Début juin, le gouvernement promulguait dix arrêtés-lois dont le but était de rétablir l’équilibre budgétaire. Traitements, pensions d’ancienneté, pensions de vieillesse subissent une réduction générale de 5%. Les subventions et les subsides sont réduits de 20%. Les dépenses d’administration sont diminuées en bloc de 10%. Une taxe de crise frappe les titulaires de revenus supérieurs à 35.000 FB. Une contribution d’un et demi pour cent est appliquée à tous les citoyens. Au mois de juillet, se livre la première bataille politique des ondes : on entend sur les antennes de l’I.N.R. ministres et membres de l’opposition.


-L’Art nègre est à la mode… Les marchands de curiosité, à Bruxelles, Paris, Berlin, Londres, New York, se sont évertués à orner les musées et les salons de statuettes et de masques. Un tel engouement a inévitablement créé des imitations. Des objets ont été fabriqués en nombre sur le sol même de l’Afrique, sous la conduite d’Européens malins.

A LA GLOIRE DE LA MAROLLE
Ce dimanche 1er juillet 1933 folklore bruxellois a connu une journée exceptionnelle. Les amis de la zwanze et du délicieux parler bruxellois qui, hélas, se meurt lentement, ont inauguré, en contrebas du Palais de Justice, un bas-relief du sculpteur Pierre Wolf représentant un jour de guindaille dans le vieux quartier populaire de Bruxelles. Traitée à la manière de Pierre Breughel le vieux, peintre incontesté des liesses brabançonnes, l’œuvre rappelle qu’il fut, lui aussi, habitant de ce quartier (sa maison se situait rue Haute et est enterré dans l’église de la Chapelle… enfin… dit-on). Ce fut un pittoresque épisode de cette vie populaire de notre capitale qui se termina, comme il se doit, dans les estaminets du quartier, où gueuze, faro et lambic coulèrent à flot.


TRANSFUSION SANGUINE
Le professeur Bogomoletz, membre de l’Académie des sciences de Moscou, vient de signaler que la transfusion du sang pourra désormais être largement opérée. Cette transfusion en masse a été rendue possible par la découverte d’une méthode de conservation du sang. C’est ainsi que du sang expédié de Moscou a pu être utilisé dans d’excellentes conditions à Vladivostok, à plus de 10.000 km.

-Hitler plébiscité par 40 millions d’Allemands.
L’ancien peintre en bâtiment Adolf Hitler, celui-là même qui avait tenté un coup de force à Munich en 1930 mais avait alors échoué, va, en une seule année -1933- prendre le pouvoir absolu en Allemagne.

UN REMOULEUR A L’ ABRI
Décidemment, on n’arrête pas le progrès. Cet aiguiseur bruxellois a remisé la charrette à bras qu’il poussait de par les rues pour la remplacer par une automobile. Pour rendre à nouveau tranchants couteaux et ciseaux, notre homme n’a plus besoin de pédaler sur sa meule, puisque celle-ci est entraînée par le moteur. Mais où s’en va le pittoresque d’hier ?
Que le pittoresque s’en aille, affirme-t-il, n’a guère d’importance pour moi. Depuis que j’ai mis mon installation au goût du jour, je me fatigue beaucoup moins. Et, en outre, je n’ai plus à me soucier des intempéries !


10/01/2013
Chez Toone à l'époque ....

Pendant la semaine sainte, Toone met en scène le Vrai Mystère de la Passion de Notre-Seigneur. Alors que tous les personnages sont présents sur la scène, la Vierge s’approche de son fils pour le réconforter. Le Christ, infiniment las, lui répond : « Och, Moema ! Ik hem flanelle biene ! ». Dit dans le langage de chez nous, par les acteurs de Toone, n’est-ce pas là un moment des plus émouvants du théâtre ?

Dans les coulisses, les plus grands noms de l’histoire : Charlemagne-à-la-barbe-fleurie, Poepa, le duc de Guise, Blache de Nevers, Lagardère, les spadassins, la Sainte-Vierge, Jeudass, Juuzeke et tant d’autres.
La préférence de Toone va aux pièces de cape et d’épée dans lesquelles les nobles chevaliers sont aux prises avec les vilains traîtres.

Toone leur fait parler tous la même langue mais il parvient à se placer dans la peau de chacun de ses personnages.
Ses représentations ont fait les délices de Bruxelles-Kermesse, à l’exposition universelle de 1910.
Extrait du livre « La rue Bruxelloise vers 1900 » de la CGER


1931, Toone est ressuscité ! C’est dans un des coins les plus pittoresques de la rue Haute, au n°6 de la rue Christine, que s’est ouvert en cette fin du mois de mars le théâtre de marionnettes de Toone V, plus communément dénommé Daniel Van Landewijck. Il succède à Jan de Crol.
Extrait du journal « Le Soir »

Noël chez Toone.
Vers les années 1917-18, le grand écrivain belge Michel de Ghelderode entreprit la tâche de mettre par écrit, pour qu’elle ne se perde jamais la tradition orale qui se transmettait de père en fils dans la dynastie des montreurs de marionnettes et qui remontait à l’époque de la domination espagnole. Dans ce but, il se mit à fréquenter assidûment les Marolles et recueillit de la bouche de Jean Hembauf, dit Toone IV, les éléments nécessaires à la rédaction de ces petits chefs-d’œuvre de folklore.

Voici en résumé l’histoire de la Nativité telle que José Géal 6ème de la dynastie des Toone la présent encore aujourd’hui.
-La scène du castelet représente Béthléem où Joseph et Marie se sont rendus pour calcul des enfants. La ville de la Nativité est présentée sous l’aspect… de la Grand’Place de Bruxelles.
Le préposé à l’ordre public n’est autre qu’un brave ajoein ou stockagent (agent de police) de la capitale, qui accueille le couple….
L’agent : - Qu’est-ce que vous faites sur la voie publique ? Allei, circulei !
Joseph : - Rien. Nous sommes à la rue. Ayez pitié de nous !
L’agent : Ca est triste. Vous avez l’air de gens convenab’. Si vous êtes pas trop difficiles, prenez la première rue à droite. Vous trouverez une étab’ avec un âne et un bœuf.
Marie : - Merci, monsieur l’agent. Le petit Jésus va naître à minuit…
Un ange de Dieu apparaît aux bergers effrayés. Leurs trognes enluminées, représentant des hommes du peuple, rappellent irrésistiblement les Masques ostendais du peintre James Ensor.
L’ange : - Allez adorer le petit Jésus. Moi, je regarderai à votre troupeau.
Un berger : - Ousqu’y faut aller, Monsieur l’Ange ?
L’ange : - C’est là ousque l’étoile pend dessus.
Les bergers, en chœur : - Allons adorer le petit Jésus qui à froid !
Hérode, le traître de la Nativité, est représenté sous le costume d’un homme de loi (genre de personnage très peu prisé du populaire. Il vient d’apprendre de la bouche de son devin Pinnemouch que Jésus était né et que ce petit bébé allait le mettre bas, lui le grand roi célèbre dans l’Histoire Sainte.
Il appelle ses sbires (représentés par des marionnettes habillées en soldats espagnols de l’époque de Philippe II) et leur dit :
-Vous allez tuer tous les petits enfants qui viennent de naître. Comme ça, je suis sûr de pas manquer le petit Jésus !
Un sbire : - Sire, y z’ont rien fait, tous ces mennekes !
Hérode : - Ca est un ordre ! Et pour finir, coupe la tête de ce Jean-Baptiste qui a baptisé le petit Jésus … et apporte-la.
Le sbire : - Dans du papier ou sur une assiette ?
Nous somme à nouveau sur la Grand’Place de Béthléem-Bruxelles. Les sbires procèdent au massacre des innocents sous l’œil attérré des parents. Hurlement, batailles féroces, brutis d’orage. Tout à coup, le capitaine des sbires crie Victoire ! …
Tous s’en vont et le capitaine va faire son rapport à Hérode.
Le capitaine : - Sire, on les a tous tués !
Hérode : - Tu es un leugenoet (menteur). Ca est pas vrai ! Le petit Jésus à joué Schampavie !
Le capitaine : - Ca est impossib’ !
Hérode : - Combien de ketjes as-tu tranchés ?
Le capitaine : - 200..357 tous justes.
Hérode : - Il y en a un trop peu. Recommence !
Le capitaine : Pitié, Sire ! Je n’ai plus le courage….
Hérode : - Ara ! (il tue tous les bires).
Tout à coup, Lucifer et la Mort apparaissent dans une apothéose de feux de Bengale. Hérode est terrifié.
Lucifer : - Misérable bourreau ! Ton heure a sonné !
Hérode : - Attends ! Je vais me repentir …
Lucifer : - Trop tard !
Lutte effroyable… Hérode est entraîné en enfer avec tous ses sbires.
Lorsque le spectacle est terminé, la toile de fon du castelet se lève et une crèche illuminée apparaît. Elle reproduit fidèlement, avec des marionnettes, celles que l’on peut voir les églises. Michel de Ghelderode, qui assista aux anciennes représentations de Toone, rapporte :
« En ce moment, un joueur entonnait une chanson de circonstance. A la fin de l’air, il jetait des bonbons bon marché dans la salle. Le public populaire, qui attendait cet instant, criaillait à tue-tête : Koekskes ! Koekskes !



21:32 Publié dans BELGIQUE, BRUXELLES, dancing,cabaret,théâtre, ET PENDANT CE TEMPS LA A BRUXELLES ..., expressions bruxelloises, jeux,jouets d'autrefois,livres enfance, marolles, toone, vieux marché,place du jeu de balle,aemet,puces de Bruxelles et environs | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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20/02/2012
Les Rolling Stones à Bruxelles... Appel à témoins
Afin de réaliser une émission, un animateur de RADIO NOSTALGIE est à la recherche de photos et témoignages concernant le passage des ROLLING STONES à Bruxelles.
Merci de bien vouloir laisser vos coordonnées dans les commentaires du blog afin qu’il puisse vous contacter.
D’avance un tout tout grand merci.
1ère venue des Rolling Stones à Bruxelles, le 18 octobre 1964.
Voici l’annonce de l’époque de la firme de disque Decca :
Veux-tu les accueillir à l'aérodrome de Zaventem avec des centaines d'autres fans le dimanche 18 octobre à 10H45 ?
Départ en train : Depuis la gare centrale de Bruxelles. Voici les heures de départ : 8h29 ; 8H48 ; 9H22 ; 9H49 ; 10H11.
Pars à temps ! Les trains seront combles. Le prix aller-retour est de 25 francs (60 centimes d'euro). Les billets doivent normalement être retirés aux guichets de la gare.
Par autobus spéciaux :
Les bus partent à 9H30 de la Porte de Ninove à Bruxelles. Le trajet aller retour ne coûte que vingt francs. (Cinquante centimes d'euro).
Que faut-il faire pour accompagner ?
-Demander un billet de voyage à Decca – Service >Rolling Stones – 26 quai des charbonnages – Bruxelles 8 - en écrivant LISIBLEMENT ton nom et adresse
-Joindre un billet de vingt francs et un timbre de trois francs à ta demande.
- Mettre la demande ( plus un billet de vingt francs et un timbre de trois francs) dans une enveloppe fermée affranchie à trois francs à envoyer à l'adresse ci-dessus. Tout ceci AVANT le 14 octobre.
Tu recevras alors par la poste ton billet de voyage avec le numéro de ton bus. Tu devras être au plus tard à 9H30 au square Smets (en face de Eurokarting) à la Porte de Ninove à Bruxelles. Les billets de voyage peuvent également être retirés avant le 14 octobre directement chez Decca.
Le groupe de teenagers actuellement le plus populaire sera accueilli de manière fantastique.
Enfin une mention couleur bordeaux sur le côte de l'affichette ajoute :
Vers 13 heures, les Rolling Stones lanceront par parachute de la Terrasse Martini sur la Place Rogier des disques et des photos.

Et le 17 octobre 1973 les Rolling Stones à Forest National
Un concert marquant pour le groupe qui garde un excellent souvenir de cette prestation et des fans présents ce soir-là. Une ambiance du tonnerre pour un concert qui ne tombera jamais dans l'oubli...

Court rappel historique :
La tournée européenne des Stones a débuté le 1er septembre 1973 à Vienne (Autriche) et comme toujours, c’est le délire qui se propage comme une traînée de poudre à travers le continent. Les fans français attendent leur heure avec impatience mais la déception sera immense car une décision de justice interdisant l’entrée en France du guitariste Keith Richards pour une affaire de drogue est en cours et les Stones doivent annuler leur passage dans ce pays !
Soudain, la station de Radio RTL décide d’affréter un train spécial au départ de Paris pour permettre aux fans français de venir voir le groupe à Bruxelles parce que les Rolling Stones ont décidés de donner un concert supplémentaire pour eux le 17 octobre dans l’après-midi avant leur représentation du soir pour les Belges.

Article sur le 1er passage à Bruxelles
http://www.memoire60-70.be/Chronique_1960_1965/Les_Stones_Bruxelles1964.htm
14:26 Publié dans BELGIQUE, BRUXELLES, dancing,cabaret,théâtre, ET PENDANT CE TEMPS LA A BRUXELLES ... | Commentaires (11) | Envoyer cette note |
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16/09/2011
Bruxelles nocturne dans les années 50 d’après Camille Biver.
Bruxelles nocturne dans les années 50 d’après Camille Biver.

Après neuf heures du soir, Bruxelles, qui vient de bien dîner, boit une tasse de café brûlant, éteint ici et là les lumières de quelques boutiques et lance à travers places et boulevards les premières mesures d’une chanson trépidante où chaque couplet parle d’une distraction nouvelle, mais où le refrain, toujours, se termine par le mot : « encore » !
Vers neuf heures du soir.

Mais bien sûr qu’il est encore temps de nous rendre au music-hall. Le spectacle vient à peine de commencer. Ne quittons pas le centre ville. Voici, à deux pas de la Bourse, rue des Pierres, l’Ancienne Belgique, le music-hall que certains ont appelé « le jardin d’enfants pour grandes personnes ». Entrons !
Malgré les deux mille places, le cadre parvient à être intime. Les murs racontent les beautés des grandes villes de Belgique : clocher, beffrois, pont jetés sur des fleuves, grand’places aux maisons à pignons. Le public est du type familial et extrêmement divers pourtant : depuis le genre bon-enfant qui glousse de joie devant le chanteur à voix, jusqu’aux bandes de jeunes gars qui viennent applaudir la dernière coqueluche des cabarets parisiens. Un grand orchestre est chargé de créer l’ambiance et le défilé commence : jongleurs et mangeurs de feu, danseurs et danseuses, hommes-serpents et acrobates, dresseurs de chiens et charmeuses d’oiseaux, cascadeurs et clowns, funambules et trapézistes. Mais rassurez-vous : les exercices périlleux des artistes ne coûteront plus, ici, de vies humaines. En 1955, une acrobate s’écrasa, depuis les cintres, sur le plateau, devant les yeux épouvanté du directeur, Georges Mathonet. Depuis ce jour-là, le filet a été rendu obligatoire.
Sur les planches de l’Ancienne Belgique, les meilleures attractions internationales ont déroulé leurs guirlandes multicolores. Mais la place faite à la chanson d’aujourd’hui est large et si l’on peut encore, à l’occasion, y entendre Tino Rossi, Marie Dubas et Joséphine Baker, le public accueille très chaleureusement les vedettes du jour : Georges Brassens, Gilbert Bécaud, Catherine Sauvage, Varelo et Bailly, Moulodji, Lise Rollan, Eddie Constantine, tout comme les vedettes de demain que la direction a très souvent le beau courage de découvrir pour le grand public belge. L’Ancienne Belgique est connue dans le monde entier. Pourtant l’atmosphère qui y règne est spécifiquement belge et les réactions de son public ne sont pas toujours celles des Parisiens. On a vu des attractions « faire un triomphe » à l’Olympia et « faire un bide » trois semaines plus tard à l’Ancienne Belgique.

Si vous n’avez aucun goût pour les vedettes du trapèze ou pour les vedettes de la chanson, vous pouvez passer quelques heures agréables au Vieux-Bruxelles, où les artistes n’ont pas une grande réputation, mais où le tarif des consommations pousse le client à ne pas laisser son verre vide !

L’Alhambra, dont on annonce la fermeture définitive chaque saison, trouve toujours de nouveaux bailleurs de fonds pour remettre le bateau à flot. Spécialisée dans l’opérette à grand spectacles, cette maison produit aussi des spectacles de music-hall.
Les Façades dorées de la Grand’Place.

En passant dans la rue de la Bourse, vous lirez, devant un bistrot, une enseigne : « Simone Max chez elle ». Si l’esprit de « zwanze » un peu gros ne vous fait pas peur, entrez donc. Vous vous installerez devant une bonne gueuze et si « la patronne » Simone Max est dans ses bons jours, vous risquez de vivre une heure de rire du type breughelien.
Vous n’aimez pas les plaisanteries un peu salées et l’esprit des chansonniers de 1930 ? Tant pis pour vous ! Peut-être goûterez-vous mieux le spectacle de cabaret du « Poulailler », qui se trouve tout près de là, rue Orts. Le décor en est très montmartroise et celui qui créa la mentalité de la maison, le regretté Christian, avait presque du génie. Ses successeurs font de leur mieux pour satisfaire ceux qui viennent chercher là un reflet des couplets de la Butte. Ils n’ont pas toujours la classe de Christian et c’est dommage. Mais n’est-ce pas la faute d’un certain public, qui exige d’eux trop de facilité et n’exige pas assez qu’ils se renouvellent ? Il faut cependant reconnaître les grands mérites et le beau courage d’un Marcel Antoine, d’un Robert Carllier, d’un Jacques Lippe, d’un Bob Boudard ou d’un Raymond Errera.

Rue J. Van Praet en 1959
De l’autre côté de la Bourse, nous trouvons de très populaires mais sympathiques brasseries qui s’appellent l’Espana, le Galopin ou le Brasseur. Un peu plus loin, une autre porte le joli nom de Brasserie Sainte-Catherine. Là le spectacle est autant dans la salle que sur le minuscule plateau. Le brave orchestre fait du bruit pendant que la diseuse à voix détaille ses refrains. La bière coule à flots, car il n’y a généralement pas « d’augmentation pendant le concert ».

Le bon populo crie, s’émeut, sourit, rit à gorge déployée. Le garçon lâche sa serviette pour monter sur les planches et lancer par-dessus les têtes ce qu’il prend pour une voix de ténor italien. Mais on s’amuse et l’on est heureux parfois de retrouver dans de tels endroits la cordialité de ces cafés chantants qui ont disparue pour faire place à nos tristes cinémas.

Sur la Grand’Place, les autos tournent et tournent dans l’espoir de trouver un endroit où se garer. Les agents ont beau être de braves gens, ils n’acceptent pas que l’on transforme toute la surface de la place en un affreux garage. Et ils ont raison.

D’autres vous auront dit le charme de ces façades que lèchent maintenant les pinceaux jaunes des projecteurs. Non : n’allez pas croire qu’un incendie s’est déclaré au Roi d’Espagne ! Les bûches de l’immense feu ouvert viennent de s’écrouler en gerbes folles d’étincelles, voilà tout.

L’ambiance est sympathique ; accorte, la serveuse ; amusant, le cheval empaillé ; pittoresques, les marionnettes ; bon au toucher, le bois nu de la table ; exquis, le fumet de bois brûlé qui s’échappe des flammes : résine et parfum d’aiguilles de pin, brouillard de la Semois et vent de Campine.

Etudiants et artistes.
Le Bierkelder est tout ce qui subsiste des caves à étudiant plus ou moins existentialistes d’il y a quelques années.

On y trouve encore des garçons de 17 ans très fiers de leur barbe et des jeunes filles de gonne famille qui croient qu’elles se sont encanaillées parce qu’elles ont abandonné la jupe pour le blue-jeans et la sucette pour la cigarette. Comme partout à travers le monde, nos adolescents, qui se croient très vaguement misanthropes, ne sortent que par bandes de cinq ou six. Et c’est à qui fera le plus de chahut. Mais peut-être êtes-vous de ceux ou de celles qui aiment à retrouver l’ambiance des boîtes à étudiants ?

cabaret l'enfer
Ne croyez pas ceux qui prétendent toujours que « c’était mieux de leur temps ». Le Nez Qui Prend ou la Jambe de Bois sont aussi lugubres et sots aujourd’hui qu’il y a 20 ans ! Ils sont tout simplement un peu moins sales, ce qui leur a enlevé de leur pittoresque. Mais on y retrouvera éternellement, et en cela non plus rien n’a changé, plus de bourgeois que d’étudiants, ces derniers étant surtout avides d’étonner les premiers en leur chantant des chansons estudiantines que les bourgeois, hélas, connaissent souvent mieux qu’eux !
Peut-être aussi êtes-vous de ceux qui aiment à voir de près les artistes ? Que je vous donne vite en passant quelques adresses. Il y a tout d’abord Cabotinville, autrement dit « Chez Stans ». Vous y retrouverez chaque soir un bon nombre de nos vedettes et un plus grand nombre de nos jeunes comédiens et comédiennes. Sachez que les artistes du Théâtre de Poche se retrouvent après le travail ou les répétitions « à la troisième brasserie à droite dans la chaussée de Wavre ». Quant aux musiciens, ils ont aussi, bien entendu, leurs lieux de réunion préférés parmi lesquels il faut citer le Carlton Club, rue des Hirondelles, le Café Stella, rue de la Coline, le Cosmopolite, Place Rogier, et le Mylord, rue des Augustins.
Vers les minuits, on trouve aussi au Roi d’Espagne, dont j’ai parlé déjà, pas mal d’artistes qui aiment à venir bavarder devant son feu de bois. Comme le premier étage de la Rose Blanche ou de la Bécasse, pittoresques cafés de la Grand’Place, sont des locaux de répétitions, pour la très simple raison qu’on y trouve un piano plus ou moins bien accordé, il arrive souvent que des musiciens, des chanteuses, des chanteurs ou des danseuses s’y fixent rendez-vous. Rue de Laeken on apercevra d’autres lieux de répétitions : la Cour de Tilmont et la Cour d’Angleterre. C’est dans la rue Tête d’Or que se trouve l’amusant décor du Mayeur, et rue Marché aux Poulets que se réunissent les enfants de la balle, à l’Elberg Bourse.

Autour de la Grand’Place.

Si vous aimez ce que les vieux coins des grandes villes nous livrent de sordide et de chaleureux, de hideusement attractif et de follement piquant, si vous aimez les portes du XVIIème et les façades du XVIIIème, si vous aimez le pavé inégal des ruelles et le sourire gâté des portiers au teint verdâtre, vous aurez le coup de foudre pour tout ce quartier qui entoure la Grand’Place et qui a conservé le nom cocasse de ses rues : Rue des Bouchers, rue de la Violette, rue des Dominicains, Petite rue des Bouchers, rue du Marché aux Peaux, et l’extraordinaire rue d’Une Personne, sans oublier la rue de la Fourche, la rue de la Colline et la rue des Harengs.
Rue des Harengs, vous pouvez, si vous le désirez, vous plonger dans l’ambiance slave, au Paprika. Un minuscule orchestre a son répondant du côté de la porte de Namur, et pour ce dernier, la direction ne s’est pas cassé la tête pour lui trouver une enseigne, puisqu’il s’appelle très simplement : Le Slave.

On regrettera que la pioche des démolisseurs ait mis à bas tant d’endroits pittoresques où se réfugiaient les noctambules. Mais on espère que la rue d’Une Personne ne disparaîtra pas trop rapidement, ni son bar extraordinaire qui avait tout l’air d’un mauvais lieu mais qui, en réalité, était surtout un refuge pour aviateurs à la recherche d’un peu de détente. J’en dirai autant de chez Papy, le minuscule local du Marché aux Peaux, dont le grand patron est si sympathique aux jeunes. Il ne se pas de soirée sans que l’un ou l’autre guitariste ne vienne essayer là ses chansons. Et quelques mois ou quelques années plus tard, on est tout surpris de réentendre ces mêmes chansons dans de riches enregistrements de riches maisons de disques.


L’établissement le plus célèbre du coin est certainement la Rose Noire, qui se situe Petite rue des Bouchers. Si la rue n’est pas recommandable et même assez « particulière », la Rose Noire est surtout un rendez-vous d’enragé de la batterie et des dernières convulsions du jazz d’aujourd’hui. C’est Louis Laydu, frère du comédien Claude Laydu, qui dirige ce local et a réussi à lui donner un genre très original. Au rez-de-chaussée, une demi-douzaine de musiciens s’agite sur le plateau. On danse peu. On se trémousse beaucoup sur son tabouret en prenant des aires de mâcheurs de drogues. On boit peu. On crie beaucoup et l’on fume plus encore.

Quand on en a assez d’écouter les furieux assauts de la batterie, on monte au premier étage, qui est un « cercle privé ». On y retrouve la même musique qu’au rez-de-chaussée, mais enregistrée, un barman à la page, des poupées bien coiffées et très sages, des gars mieux coiffés encore et qui affectent de parler l’anglais… avec un terrible accent local. Cela vaut la peine de se payer un whisky pour les admirer de plus près. Cela vaut la peine aussi de payer une bière (il ne boit pas de whisky) à Louis Laydu pour qu’il vous parle à la fois de la vie nocturne de Bruxelles et de ses accidents de voiture. On sort de la Rose Noire payé de sa peine.
Au début de la rue Tête d’Or, au premier étage d’un restaurant, s’ouvre la porte de la Tour de Babel qui a failli devenir, sous la talentueuse direction de Jo Deckmine, notre cabaret de la Rive Gauche. Il a malheureusement abandonné la partie après quelques mois et ses successeurs n’ont plus réussi à attirer la même clientèle que lui. Ce public passionné d’avant-gardisme a pu y entendre Léo Ferré, Catherine Sauvage, Stéphane Golmann, Jean-Claude Darnal, Jacques Verrière, Cora Vaucaire, etc.
Ces mêmes personnes prennent certainement plus de plaisir à fréquenter le Coup de Lune, qui ouvre sa porte le samedi soir, où l’on ne boit pas, où l’on ne fume pas, où l’on s’écrase, où l’on est jeté tout nu dans un bain étonnant de véritable poésie, et d’où l’on sort tout ruisselant de ces mots magiques qui font du bien à l’âme parce qu’ils l’ont comme purifiée. Jacques Brel y a fait ses débuts en compagnie de Georgette Noguet et de celui qui signe ces lignes. On y a surpris les premières notes de guitare de Georges Renoy, d’Edmond Carpentier, de Jean-Claude Colin ou de Robert Sabatier, de Kim Stéphane ou d’Edouard Michel ; on a pu y goûter le charme de Wilhemine et l’esprit de Stéphane Steeman. Le Coup de Lune est admirablement situé, à l’ombre de l’église de la Chapelle, à deux pas du Théâtre de Toone.

Du Bœuf au Zodiaque.

S’il vous arrive de trainer à deux heures du matin d’un bar à l’autre, à New-York, à la Havane, à Londres ou à Santiago, et de rencontrer un gars qui connait notre capitale, si vous le questionnez sur la vie de Bruxelles-la-nuit, il vous parlera du Bœuf sur le Toit.
Chacun de nous sait que c’est Jean Cocteau, inspiré par Paul Claudel qui, vers les 1920, trouva ce nom pour le moins curieux et typiquement surréaliste et en accrocha l’enseigne devant un cabaret des Champs Elysées. Bruxelles ne voulut pas être en reste. Et notre Bœuf sur le Toit à nous vint au monde, baptisé au champagne, comme il se devait. Les marraines étaient choisies parmi les vingt plus jolies filles d’Europe. Du moins, certains dépliants publicitaires le prétendaient.

Il faut avouer que le décor du Bœuf est rococo. Il faut avouer aussi qu’il est savamment agencé : lumières roses faites pour avantager les visages fatigués des clients, petites tables qui deviennent de grandes tables s’il vous prend la fantaisie de souper, bar profond que douze personnes déjà paraissent occuper entièrement, mais qui peut en recevoir une centaine (quand on se serre un peu beaucoup, les samedis soirs).
Le programme ? Jean Omer vous dira que c’est le plus riche d’Europe. Mettons qu’il exagère un peu. Il existe tout de même le Lido quelque part dans Paris. Et des comparaisons seraient écrasantes. Un très bon orchestre ? Bien sûr. De très jolies filles ? Bien sûr. Des robes fluorescentes ? Bien sûr. Des déshabillés qui ne le sont pas moins ? Bien sûr. Une piste de verre ? Rebiensûr Une débauche de plumes, de soies et de bouches peintes ? Rebiensûr.
Mais vous aurez beau tendre l’oreille, vous n’entendrez pas un refrain bien écrit : non ! Vous n’entendrez pas trois mots qui vous feront sourire : non ! Vous ne verrez pas un chanteur mettre un tout petit peu de cœur dans ce qu’il chante : non !
C’est pourquoi, sans doute, ce lieu de plaisir international m’a paru triste. Peut-être aussi parce que l’on a vaguement l’impression que le Bœuf méprise son public-de-gens-blasés-qui-ont-de-la-galette. Et ce public-là exige, lui aussi, qu’on le respecte, même quand on imagine qu’il ne comprend pas le français.


Mais soyons juste : on n’a pas vu Bruxelles-la-nuit si l’on n’a pas vu le Bœuf sur le Toit aux petites heures, au moment où le troisième show de la soirée vient de se terminer.
Le Nouveau Gaity appartient aussi à Jean Omer. C’est dire que les shows que l’on y présente sont de la même classe, qui est certaine, mais aussi du même genre.

Comme au Bœuf, pas mal de personnes s’y rendent surtout pour danser aux sons d’un orchestre choix, capable d’exceller dans tous les genres et de se renouveler prodigieusement au long des heures. Les costumes sont ravissants, les ballets d’un modernisme de bon goût et l’on a mis à la disposition du machiniste des coulisses extrêmement bien agencées.
Si le Bœuf sur le Toit a des concurrents ?

Evidemment ! Le Moulin Rouge fait tourner ses ailes de néon sur la Place de Brouckère. Ici aussi c’est le règne de la revue, mais d’une revue où l’on tente de glisser un mot drôle et un refrain à la mode. Les costumes sont soignés, l’orchestre aimable et plein d’un bel entrain, le revuiste a des idées originales. On me permettra pourtant de regretter que le clou d’un spectacle soit un strip-tease d’un goût douteux.

Rue du Pont Neuf, alors que pour se rendre au Parisiana il faut descendre au sous-sol, il faut monter au premier étage pour accéder au Florida où nous retrouverons les lampadaires roses et rouges classiques, une brochette de demoiselles entourant le bar et disparaissant dans les coulisses juste avant le show.

Détail piquant : le violoniste de l’orchestre est au service du même patron depuis dix ans. Bravo pour le patron et pour les violonistes !
Si les heures où passent les shows au Florida vous intéressent, les voici : 23h 15, 24h15 et 2h15. Peut-être, s’il est plus tard encore, vous annoncera-t-on un quatrième show. Mais vous n’y aurez droit, vers les quatre heures du matin, que si vous êtes un buveur de champagne puissamment assoiffé.
Au Parisiana, l’ambiance est créée par le raconteur d’histoires Edouard Caillaux.

On ne l’écoute pas toujours, mais c’est le moindre de ses soucis : il y a toujours dans l’un ou l’autre coin un client qui « se marrera à la chute » et cela lui suffit. Edouard Caillaux est un sage. Il n’a pas l’air de présenter très sérieusement le programme du Parisiana. Et c’est la bonne façon de le faire.
A deux pas de moi, un client fait l’impossible pour avoir l’air d’un riche Américain : il porte une horrible cravate rose et violet sur une chemise bleue aux larges raies beignes. Il y réussit presque en dodelinant de la tête au moment où la batterie se démène pour accompagner un superbe numéro de dans acrobatique.
Du caprice d’Eve au Whisky à Gogo.

Travaux des tunnels Louise en 1957
Vous n’êtes pas encore saturés de lumières tamisées, de bars à champagne, de jeunes femmes « du tonnerre » et de jazz ? Rendez-vous donc au Zodiaque, qui se trouve rue d’Alsace-Lorraine et dont la directrice est la plus charmantes des hôtesses. Elle a réussi à faire du Zodiaque l’un des plus chics et certainement l’un des cabarets de nuit les plus sympathiques de la capitale. Les attractions qu’elle engage ont toujours beaucoup d’allure. Les orchestres qui s’y produisent sont endiablés. Les clients sont satisfaits. Aussi notre directrice a-t-elle ouvert un nouvel établissement : Le Caprice d’Eve, où le luxe et le charme sont inimitables. Tout a été mis en œuvre pour faire de ce lieu de plaisir un modèle du genre : les grands noms de l’architecture et de la décoration ont été mis à contribution. Et le spectacle vaut le décor.
L’un des mes amis prétend que la seule chose qui l’amuse lorsque la fantaisie lui prend de faire le tour de nos grandes boîtes de nuit, depuis le Bœuf jusqu’au caprice d’Eve en passant par le Parisaina et le Moulin Rouge, c’est le contraste curieux de la piste, vue à deux moments successifs : pendant les numéros et pendant le dancing. Quand on a encore les yeux remplis des mouvements gracieux d’un mannequin, il est amusant de voir évoluer une abondante matrone au bras de son cavalier quinquagénaire, et qui essaient de prouver que six verres de whisky ne risquent pas de leur faire perdre l’équilibre quand ils veulent danser le cha-cha-cha.
A propos de whisky, nous ne pouvons pas songer à aller nous coucher sans avoir été prendre ensemble un dernier drink au Whisky à Gogo. Où se trouve le Whisky à Gogo ? Porte Louise, dans la Galerie Louise. Ce que l’on y fait ? Rien ! On y boit. Mais en bonne compagnie. Et sec ! Car chacun possède son propre casier où il enferme sa propre bouteille de whisky.
Choux rouges, lilas et salsifis.

Fatigués, après toute cette nuit de prétendue débauche ? Mais oui. Un peu d’air vous ferait du bien avant de rejoindre votre hôtel ou votre home.
Pourquoi ne feriez-vous pas un tour du côté du marché matinal ?
- Si vous tenez à votre carrosserie, Monsieur, allez garer ailleurs. Garons donc la voiture sur le Boulevard qui est tout proche. Brrr ! Qu’il fait froid, qu’il fait noir au sortir de cette auto. L’aube tarde à se lever. Comme elle est étrange, cette ville sans passants, sans trams, sans néon, sans vitrines illuminées.

Rue au Beurre, vous pénétrez avec difficulté dans une masse grouillante d’hommes et de choux, de charrettes et de carottes, de femmes et de salades, de conciliabules et de coups de klaxons, de hurlements et d’amoncellements de verdure.
On se perd dans les Halles de Paris et le touriste y est beaucoup plus attiré par la soupe aux oignons des restaurants spécialisé dans les menus ultra-tardifs que par le spectacle de l’oseille et du persil offerts par centaines de kilos. Ici, rien de pareil. Pas de restaurants pour vous ! S’il vous advient d’avoir faim pendant vos expéditions nocturnes, je vous conseille de vous rendre à l’Auberge de l’Ange Gardien, en face du Bœuf que nous connaissons déjà. C’est à l’Auberge de l’Ange Gardien que je me suis amusé souvent à questionner les gens, alors que l’aube allait se lever. Le spaghetti y est appétissant, le goulasch servi de main de maître et le couscous du chef ferait se pâmer d’admiration les fatmas des casbahs.

Marché Saint Catherine en 1957
Douze roses rouges.

Voulez-vous garder de ce voyage au pays de l’ombre trouée de vives lumières un dernier souvenir agréable ? Suivez-moi donc au marché aux fleurs qui est ouvert depuis quatre heures du matin. Sur la Place de Brouckère, les ailes du Moulin Rouge tournent toujours. A deux pas, se dressent les échoppes des producteurs de fleurs.
- Une douzaine de belles roses ? vous demandera la marchande. Laissez-vous tenter. Vous paieriez votre douzaine de roses trois fois plus cher chez la fleuriste !!!
Et si votre épouse, votre mère, vous reprochent de rentrer vraiment trop tard, vous pourrez leur répondre que si le charme de Bruxelles-la –nuit vous a retenu, vous avez surtout voulu attendre que l’aube vienne, afin de pouvoir leur offrir en rentrant ces douze roses fraîches écloses en témoignage d’affection de tendres remords.

Place Rogier en 1959













































