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03/03/2012

L'avenir imaginé par nos aïeux...

"De tant de nouveauté je ne suis curieux, - Il me plaît d'imiter le train de mes aïeux."
Pierre de Ronsard

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Notre avenir imaginé par quelques auteurs (trouvé dans un livre datant de 1894).

 

VOTRE SORT de demain, petits propriétaires isolés ou associés en commun, le voici, si vous ne vous défendez pas : on vous prendra le champ et la récolte, on vous prendra vous-même, on vous attachera à quelque machine de fer, fumante et stridente, et tous enveloppés de la fumée du charbon, vous aurez à balancer vos bras sur un piston dix ou douze mille fois par jour.  C’est là ce qu’on appellera l’agriculture, car nous sommes dans un âge de science et de méthode, et nos gouvernants, servis par l’armée des chimistes et des professeurs, vous préparent une organisation sociale dans laquelle tout sera réglé comme dans une usine où la machine dirige tout, même les hommes, où ceux-ci sont de simples rouages dont on se défait quand ils se mêlent de raisonner et de vouloir.

Elisée Reclus.

 

AU VINGTIEME SIECLE, a dit Victor Hugo, il n’y aura plus ni dogmes, ni frontières.  Il se trompait doublement.  Et pour ne parler que des frontières, elles subsisteront autant que les nations auxquelles elles gardent leur physionomie distincte et leur indépendance mutuelle.  Ce qui est vrai, c’est que les frontières ne seront plus marquées de sang, ni les nations possédées par la haine.  Libre enfin de tous les Caïns, le monde verra la fraternité des hommes sous la paternité de Dieu.

Les âmes droites sont destinées à se rencontrer un jour dans la même religion et il n’y aura, je le redis encore une fois avec l’Evangile, ici-bas ou ailleurs, qu’un seul troupeau sous un seul pasteur.

Hyacinte Loyson, prêtre.

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LE PROCHAIN siècle est au travail, et ne voit-on pas déjà dans le socialisme montant s’ébaucher la loi sociale de demain, cette loi du travail pour tous, le travail régulateur et pacificateur.  Quelle grande et saine société qu’une société où chaque membre apporterait sa part logique de travail.  Un homme qui travaille est toujours bon.  Aussi suis-je convaincu que l’unique foi qui peut nous sauver est de croire à l’efficacité du devoir accompli.

Emile Zola.

 

LE TEMPS présent, malgré tous les progrès, toutes les facilités de la vie moderne, est moins gai que le passé : je crois que l’avenir sera plus ennuyeux encore, du moins pour les délicats et les sensitifs.  Il y aura certainement moins d’art, moins de raffinement : on pensera moins, on agira, on produira plus sans doute : il y aura moins de malheureux, matériellement : moralement il y en aura autant, plus peut-être, sans parler des simples mécontents.

….Que les rêveurs se consolent cependant…  Les roses fleuriront toujours.

F. Magnard.

 

GRACE à des mesures très simples dictées par la science expérimentale, il est permis de prévoir que tous les grands fléaux de contage qui ont décimé l’humanité pourront être étouffés sur place.

L. Pasteur.

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Et depuis 1891 on pouvait lire dans le journal « Le Soir »…

Un bilan scientifique de cette fin d’année ?  Il est étourdissant.

Les Russes ont commencé le transsibérien qui doit aboutir à Vladivostok.  Les Français s’occupent activement du transsaharien.  Panama est toujours en souffrance, Corinthe avance lentement, mais Sénat de Washington vient de se prononcer en faveur du canal du Nicaragua.  Nous sommes convaincus que l’Angleterre sera bientôt reliée à la France, soit par un tunnel, soit par un pont.  Des expériences de navigation sous-marine ont été faites au Havre, à Toulon et à Cadix.  L’air est vaincu, lui aussi : un compatriote annonce qu’il a résolu le problème de navigation aérienne en faisant « plus lourd que l’air ».

Pendant que la science s’applique d’un côté à rendre à l’homme la vie plus facile, de l’autre, elle recherche le moyen de vaincre son plus mortel ennemi : le microbe.  L’un des plus redoutables a été jusqu’ici le microbe de la tuberculose.  Le remède de Koch (dont on peut regretter que la formule soit encore inconnue) constitue une des plus grandes conquêtes de l’humanité.

Avec les engrais chimiques de Georges Ville, c’est le commencement d’une révolution agronomique.  Vigne ou froment, roses ou carottes, auront peut-être un jour la part mathématique de chaleur et de lumière, de phosphore, de potasse, d’azote et de chaux nécessaire à leur complet épanouissement.  La chimie agricole a fait, depuis 1880, de véritables MIRACLES.  Elle nous en réserve d’autres…

 

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Il nous reste enfin à parler de la plus étonnante des découvertes scientifiques à l’actif d’aujourd’hui : le téléopte.  Après le téléphone, le téléopte.  Après la parole à grande distance, la vue.  On ne se doutait guère, il y a une douzaine d’années, que l’on pourrait se téléphoner de Bruxelles à Paris.  Et pourtant c’est la réalité.  Pourrons-nous voir bientôt notre correspondant ?  On peut répondre oui, sans hésitation.  Les expériences sont là.  Il n’y a qu’à les continuer avec patience et rigueur. 

 

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10/10/2010

L’église des Saints Jean et Etienne aux Minimes.

L’intéressant livre « The Cult of the Black Virgin » d’Ean Begg à peine refermé, la raison de son silence concernant l’église des Minimes et sa chapelle de Lorette m’a fait sourciller. Je vous livre donc cette courte étude à considérer bien entendu ‘brute de décoffrage’, elle pourra peut-être déclencher une recherche nettement plus rigoureuse. De plus, il est triste de constater que Notre-Dame de Lorette semble bien oubliée en ce lieu somme toute sacré, que l’environnement de l’église – et son bâti - mérite une réhabilitation d’ordre divin.

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Ce lieu de culte, situé à la limite historique des Marolles, rue des Minimes, peut paraître écrasé par l’ampleur du Palais de Justice si le visiteur utilise cet ascenseur incongru qui mène vers le bas de la ville. Il en va autrement s’il emprunte la rue Haute, Porte de Hal dans le dos, et tourne dans la rue du Temple qui se termine par une volée de marches. Qu’il reprenne son souffle, tourne son regard vers la droite et l’église des Minimes se dresse fièrement ! Une vision assez fascinante qui plonge le visiteur dans le XVIIe siècle… Certes le recul pour observer l’édifice est mince, réminiscence des rues du Haut Moyen Age. L’adoption d’un appareil digital avec grand angle est requise. L’histoire récente de l’église a été chahutée par des ‘sittings’ et des occupations. Mieux vaut se rappeler que le site présente d’excellents concerts de musique classique. Un bel orgue baroque de François Noelsmans et datant de 1681, restauré par Guido Schumacher, résonne ici du feu de ses tuyaux d’airain. J’ai assisté par hasard à une ‘mise en doigts et pieds’ d’une oeuvre de Bach, peut-être  la ‘BWV 572 Fantasia G Major’ : magnifique et convenant bien à l’acoustique de ce bel espace ! Que cela ne nous éloigne pas du passé de l’édifice qui est flanqué sur sa droite d’une chapelle chère aux aéronautes.

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L’église Saint-Pierre près de la place Saint-Guidon (RD).

Tout débute à Anderlecht où les frères Minimes de l’Ordre de Saint François de Paule reçoivent des archiducs Albert et Isabelle, gouverneurs des Pays-Bas espagnols, l’autorisation de migrer vers Bruxelles. Vêtus de bures noires, adeptes de la contemplation et de l’étude, les frères s’étaient établis, en 1616, à proximité de l’église Saint-Pierre, près de l’actuelle place Saint-Guidon.

La raison de leur départ demeure inconnue, peut-être l’attrait de la capitale ? Si bien que le 7 décembre 1616, la duchesse Anne de Bournonville leur cède la maison d’André Vésale, l’anatomiste mort en 1564. Les frères installent leur couvent dans cet édifice et rêvent d’une église. Les suppliques filent bon train puisque le 6 avril 1621, l’Infante Isabelle elle-même pose la première pierre et l’édifice est terminé en 1625. Toujours active, Isabelle achète à fort prix une maison de débauche située juste à côté de l’église afin d’y bâtir une reproduction de la Santa Casa de Lorette, sur laquelle figure l’inscription « Que fuerunt Veneris nunc fiunt Virginis aedes » soit ‘ce qui autrefois fut le temple de Vénus est devenu aujourd'hui la maison de la Vierge’, histoire de signifier aux filles de joie que la rédemption est possible.

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Curieusement, cet assemblage de lieux saints est démoli à la fin du XVIIe siècle.

Le 28 octobre 1700, l’Electeur de Bavière, Maximilien II Emmanuel, pose la première pierre – serait-elle d’angle ? – d’une nouvelle église à l’emplacement que nous connaissons… avec sa petite chapelle de Lorette, à l’extérieur du bâtiment, et non intégrée au sein de ce dernier. Ceci sous la supervision de l’architecte père Philibert Bressand. Les lieux sont achevés vers 1715, plus ou moins car la façade ne reçoit pas sa deuxième tour, celle de gauche. Il est à noter que les matériaux pierreux proviennent de carrières situées à Uccle et plus précisément au quartier du Chat. Entité qui servira bien plus tard au regroupement de familles marolliennes expulsées par les travaux du palais de Justice.

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Hélas, ce n’est pas la fin des ennuis pour les frères Minimes. Le couvent cesse son activité le 7 novembre 1796, suite à la révolution française, pour être remplacé par un dépôt de mendicité en 1801, après la signature du Concordat… pour se voir à nouveau fermée en 1811, car on pense à nouveau installer une manufacture de tabacs, cette fois impériale ! Il devient ensuite un atelier de travail et de mendicité, une fabrique de tabacs en 1813, un atelier de lithographie en 1815. Les Hollandais y installent alors un hôpital militaire, une école et une prison pour femmes !

Les Marolliens disputent âprement la décision et les Français restituent l’église au culte : elle devient paroisse sous la protection de Saint Jean et Saint Etienne. Le clocher avec ses trois cloches du XVIe et XIXe siècle et les hauts de l’édifice sont restaurés en 1849.

 

 

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De toutes les églises, terme générique, Bruxelles s’offre une chronologie architecturale particulière. Soit cinq grands groupes pour simplifier : le romano-ogival et ogival (N-D de la Chapelle), la renaissance italo-flamande (N-D de Bon Secours), la transition entre l’italo-flamand et le néo-classicisme (N-D du Finistère), le néo-classique (St. Jacques sur Coudenberg) et le classicisme moderne (Sainte-Catherine). L’église des Minimes prend place dans la période de transition, soit le XVIIIe siècle. Qui parle de période transitoire pourrait croire que ‘c’est un peu de tout’, or il n’en n’est rien. L’église est « remarquable par la pureté de son style et l’heureuse harmonie de ses proportions », indique Des Marez. Une telle allégation mérite un détour par l’extérieur et une rapide promenade sous la voûte de plan basilical.

 

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De nos jours et sans doute jadis, seule la façade et une petite partie du flanc gauche s’admirent. Les Minimes sont engoncés dans les tissus urbains ; on ne se promène pas autour de l’église. Actuellement, d’un côté du porche, une chapelle accolée chapeautée d’une sorte de clocheton, puis une bâtisse commerciale qui forme le coin de la rue, de l’autre côté, une chapelle à l’identique noyée dans des murs de façade. La toiture est banale, seule la tour de droite rythme l’ensemble, dit-on. L’architecte a imposé un ordre simplifié de deux colonnes corinthiennes qui font saillies et de quatre pilastres surmontés d’un fronton hémisphérique qui se répète au-dessus de la porte centrale. Une fenêtre centrale et deux latérales surplombées chacune par une alcôve vide de statue.

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Gravures de la chapelle à Loreto et son plan (RD, Abbé Grillot).

Passant la porte, le visiteur découvre un vaste quadrilatère : la nef centrale accompagnée de deux bas-côtés terminée d’une abside hémisphérique. Six piliers poussent le regard vers le ciel de l’église. Quatre d’entre eux, au croisement du transept, supporte un dôme agrémenté d’un oculus. De part et d’autre de l’abside se situent deux chapelles avec étages ornés d’une balustrade. Pour ceux qui sont férus d’architecture symbolique ou mystérieuse à la ‘Paul de Saint-Hilaire’, il semblerait que le plan rectangulaire soit dessiné sur une proportion pythagoricienne : la largeur multipliée par le ‘nombre d’or’ (1,618) en déterminerait la longueur. De même, l’assise des piliers s’inscrirait sur deux carrés joints. Bien entendu, cette hypothèse ne peut se vérifier qu’avec les plans originaux, mais si tel en était le cas, une observation des proportions volumiques mériterait aussi une étude, à la recherche d’une harmonique d’or. Rassurons-nous, ces travaux n’ont jamais été effectués : le diable se dissimule dans les détails, non ?

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 Pas vraiment le compas dans l’œil pour les panneaux (RD).

L’église des Minimes est un lieu à « échelle humaine », elle n’écrase pas comme une cathédrale si belle fut-elle, elle ne confine pas comme une chapelle, plus individuelle.

Le mobilier attire le regard de par sa qualité : une Descente de la Croix de François Gérard (1770-1837), le Martyre de Saint Etienne par Ferdinand Delvaux (1782-1815) ou les Quatre Evangélistes de Pierre François (1759-1851). Le mausolée du comte Charles Ghislain de Mérode, bourgmestre de Bruxelles de 1805 à 1809, et de son épouse sculpté par Charles Geerts, mérite un détour attentif. Tout comme la chaire de vérité, encadrée des symboles remontant aux âges des Evangélistes, à savoir Marc le lion, Luc le taureau, Mathieu l’ange et Jean l’aigle, tous soutenant le monde !

 

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Au-dessus de l’entrée de la chapelle, belle évocation de la ‘Translation’ sur bois doré (RD.

Ce qui nous amène, après ce tour d’horizon, à retourner au porche et prendre après celui-ci vers la droite où se situe une annexe surmontée d’une lanterne qui donne accès à la Santa Casa de Lorette. Voici un culte particulièrement curieux et, partant, très intéressant puisqu’il a sa représentation dans les Marolles. La première chose à préciser est que « Lorette » n’est pas une sainte : c’est le nom d’un lieu situé en Italie. L’appellation doit se comprendre : Notre-Dame DE Lorette, provenant de Loreto.

De nombreuses chapelles portent ce nom de par l’Europe. Par exemple à Rochefort en Belgique ou près d’Arras, lieu de pèlerinage incroyable en faveur des soldats français disparus lors de la Grande Guerre, également deux en pourtour proche de la Capitale. En voici l’histoire, malheureusement fortement résumée.

 

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Vues de la chapelle de Lorette (RD).

L’histoire débute 33 ans avant notre ère. Marie reçoit la visite de Gabriel, c’est l’Annonciation, elle est enceinte par les Voies du Seigneur de Jésus. Ceci se passe dans sa chaumière de Nazareth qu’elle partage avec son mari, Joseph. Il s’agit d’une construction de trois murs de pierres dont un flanc est accolé à l’entrée d’une grotte. Les archéologues ont parfaitement relevé et étudié cet emplacement qui est vénéré des Chrétiens. Le catholicisme se développe, mais les Lieux Saints se voient convoités si bien que l’épopée des croisades démarre et Godefroid l’emporte en 1099. La victoire ne durera pas, en 1291, il n’y a plus d’états chrétiens au Proche-Orient. Comme le sanctuaire des parents de Jésus est un lieu de culte depuis plus de mille ans, il ne se conçoit pas qu’il soit abandonné à la force des cimeterres et du Croissant.

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Que faire puisque même les Templiers se sont repliés en Méditerranée ? Le Seigneur envoie alors ses anges pour extraire la maison et la transporter par les airs vers des lieux plus sûrs. Après, dit-on, une halte à quelques lieues de Nazareth, le 10 mai toujours selon la légende, elle est déposée sur les rivages de l’Adriatique, en Dalmatie (actuelle Croatie), près de Rijeka. On y découvre une statuette de cèdre représentant la Vierge et l’Enfant Jésus. Cette opération d’extraction aérienne est appelée la « Translation de la Sainte Maison ». L’évêque Alexandre apprenant cette arrivée a une vision pendant laquelle la Vierge lui explique l’affaire. Il conduit même une enquête jusqu’à Nazareth, sans doute pour vérifier les lieux.

 

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Mais le 10 décembre 1294, pour des raisons seules connues du Seigneur et de ses conseillers en aéronautique, la translation se répète : les anges passent l’Adriatique pour ‘atterrir’ près d’Ancône en Italie, dans une forêt possession d’une dame nommée Loreto d’où le nom de l’endroit. La Santa Casa devient immédiatement un lieu de culte important que la Papauté protège et promulgue en 1585 siège épiscopal. L’impact de Notre-Dame de Lorette sur le monde chrétien est très important au courant des siècles : de nombreuses chapelles ou basiliques portent ce nom.

Se rappelant que la translation s’est opérée par les airs, Benoît XV proclame en 1920 la Vierge de Lorette patronne des aviateurs ! Ainsi, Charles Lindbergh avait accroché dans le cockpit de son Ryan M-2 Spirit of St. Louis une médaille de Lorette, remise le 11 mai 1927 par le père Henry Hussman, avant son départ pour la fameuse traversée de l’Atlantique.

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La Vierge Noire portant l’Enfant (RD).

Pour en revenir à la chapelle de Notre-Dame de Lorette jouxtant l’église des Minimes, il fut un temps où des maquettes d’avion ainsi que d’autres artéfacts aériens étaient suspendus au plafond, à l’instar des ex-voto de marins. Bizarrement, ceux-ci ont actuellement disparu… Dommage. La chapelle est d’une simplicité céleste. Sur les parois de flanc deux fresques enfantines, l’une présentant Joseph à Nazareth, l’autre une scène de village de pêche. Une troisième fresque avec des éléments culinaires sert d’arrière-plan à une Vierge à l’Enfant qui fait directement penser à une Vierge Noire. Elle surplombe un large reliquaire de bois équipé d’une petite fenêtre de verre horizontale assez ternie où sont proposé au regard … un mystère au sens commun.

Vierge noire disons-nous car elle semble sculptée dans l’ébène, le Christ y compris.

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Gravure du XIXe, à noter les deux tours (DR).

Voici qui ajoute de l’intérêt à la Santa Casa des Minimes car ces statuettes se différencient des Vierges Blanches – de loin les plus nombreuses - de par la couleur même de leur ‘peau’. Les hypothèses vont bon train quant à leur apparition aux environs du XIe siècle. Elles succèdent ou remplacent d’anciennes divinités celtiques, ce qui est peu simple à vérifier vu le millénaire de différence en temps. Soit elles ont été promotionnées par Bernard de Clervaux, au XIe siècle, parce qu’il était obnubilé par le Cantique des Cantiques (Premier Testament, vers le IIIe siècle pour faire simple), aussi appelé Cantique de Salomon, où l’héroïne clamait « Je suis noire mais je suis belle, oh filles de Jérusalem », donc le mariage mystique avec son église, sa mère et ses fidèles. Plus sombre est l’appartenance à des milieux initiatiques tels les Templiers, ne pas les mentionner serait parjure…

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Plan de l’église des Minimes et croquis de son possible ésotérisme (RD).

Bref, l’existence des Vierges Noires demeure un sujet très pointu sur lequel nombre de chercheurs se sont limés dents. Ceci dit, acceptons ce simple fait : l’impact de la Mère du Christ, ignoré dans les premiers temps, est en l’An Mil une sorte de révolution au sein du catholicisme – terme générique -, Noire vis-à-vis de sa concurrente Blanche, elle augmente son influence en ces périodes troubles, en faveur de l’église.

Gardons sang-froid et respectons ceux qui y accordent une éventuelle importance.

 

Robert Dehon

 

 

Notes

L’Infante Isabelle est célèbre pour la couleur de sa chemise : lors du siège du port d’Ostende de 1601 à 1604 et selon le légendaire belge, elle décida de ne plus changer de chemise avant la victoire des Espagnols, d’où l’expression « couleur isabelle » que je vous laisse deviner.

Il est curieux de noter que l’intérieur du cône d’hélice du Ryan M-2 de Lindbergh était affublé d’une croix gammée lévogyre accompagnée des signatures des techniciens de la compagnie Ryan qui ont modifié l’appareil. Etant lévogyre, pointant vers la gauche, c’est un symbole porte-bonheur ; dextrogyre, pointant vers la droite, c’est le symbole choisi par Hitler en 1920.

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Meise : Vierge Noire et le monogramme de Marie « Ave Maria Mater Iesus Hominis Salvator Redemptor » sur le linteau (XIXe siècle) - RD.

En Belgique l’on compte – inventaire non exhaustif - 22 chapelles de Lorette, 15 en Wallonie (la plus célèbre étant celle de Rochefort, 6 en Flandres (dont celle de Ronse/Renaix) et une à Bruxelles. Les plus proches de la Capitale sont celles de Meise (Klepperstraat) et Sint-Pieters-Leeuw (Steenbergerstraat). Il ne semble pas exister un réel inventaire des chapelles de Lorette pour notre pays : avis aux amateurs !

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Sint-Peeters-Leeuw : chapelle moderne de 1953 érigée par le club auto-moto (!?!) de Vlezembeek, pas de Vierge Noire (porte brisée) - RD.

Il n’y a pas que la Santa Casa qui a été transportée de par les cieux, Eugène Zimmer donne cet exemple : « Trois chevaliers de Saint-Jean sont faits captifs au Caire lors de la Première Croisade. Aidés par une statue miraculeuse taillée par des anges, ils convertissent la fille du sultan, Ismérie, et tous sont transportés par les airs pour atterrir dans les environs de Laon, à Liesse en France. Arrivés près d’une source, la statue devient trop lourde et un premier oratoire est bâti pour l’abriter ». Il s’agit d’une Vierge Noire ; l’oratoire est agrandi en chapelle puis en basilique » (voir sources).

Il est aussi à noter que le dernier épisode de la formidable série « Secret Army » de la BBC, une séquence se passe dans la rue des Minimes avec l’église en arrière-plan ; les scènes intérieures sont prises dans une église de Londres.

Vierges Noires : si vous tapez ces termes en français sur Google, vous accédez à plus de 175.000 liens. Méfiez-vous, il y en a qu’une poignée de sérieux, disons cinq, les autres (174.995) reçoivent sans partage l’oscar du farfelu souvent teintés de relents d’extrémisme de tous bords (!), destiné, bien entendu, aux gogos du même métal !

Enfin, vous pouvez consultez le site MultiMap/BING (http://www.multimap.com/maps/?qs=&countryCode=BE ), vous zoomez sur Bruxelles à partir de la carte, puis sur l’église des Minimes ; cliquez sur ‘Aerial’ pour passer en vue satellite, puis cliquez sur ‘Bird’s Eye’ et vous avez un choix de vues obliques… des boutons fléchés vous permettent de tourner autour du site. Malheureusement, cette fonction n’est pas disponible pour l’entièreté du pays et il est interdit de copier les images pour publication (voir les FAQ).

 

Sources

« Les monuments civils et religieux – tome 1 », Guillaume Des Marez, Touring Club, mars 1918.

« Découverte de Bruxelles », Albert Guislain, L’Eglantine, 1931.

« La Belgique illustrée », Emile Bruylant, Bruylant-Christophe & Cie, 1893.

« Y a-t-il vraiment un mystère des vierges noires », Eugène Zimmer in Kadath n° 66, 1987.

« The Cult of the Black Virgin », Ean Begg, Arkana, 1996.

« La Sainte Maison de Lorette », Abbé A. Grillot, A. Mame et Fils, 1876.

Dans sa série « Les mystères de… » éditée chez Rossel, feu Paul Meurice alias ‘Paul de Saint Hilaire’ n’évoque mystérieusement pas l’église des Minimes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

02/06/2010

Un héliport en plein centre de Bruxelles (suite)

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Certains ironisent actuellement sur les réalisations dans les années 1950-60, de réseaux d'hélicoptères civil, considérant cela comme une utopie.  Bref rappels : lors du symposium 1953 de le l'IATA, on tenta de définir un double standard : le standard d'utilisation des hélicoptères civils et de transport et le standard technique de l'appareil de transport.  Protagonistes : essentiellement les principaux constructeurs d'hélicoptères américains et britanniques ainsi que les grandes compagnies aériennes.  On notait aussi la présence d'un représentant de l'armée américaine.  Cette présence, très marginale, était cependant importante à double titre : d'une part, les militaires, avaient une expérience dépassant de loin celle des utilisateurs civils ; d'autre part, à cette époque, il n'existait pas de modèles d'hélicoptères spécifiquement militaires ou civils, c'est pourquoi, les armées étaient fortement intéressées par une réunion devant définir les caractéristiques des nouveaux appareils standards de transport.

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Les compagnies aériennes américaines, regroupées au sein de l'Americana Transport Association (ATA) considéraient que l'hélicoptère pouvait trouver une utilisation efficace et rentable essentiellement sur des distances de quelques dizaines de kilomètres, en concurrence avec les trains de banlieue, et plaidaient donc pour des lignes métropolitaines.

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Par contre, les compagnies européennes voulaient développer des lignes interurbaines.  Ainsi, la Sabena et la BEA, les seules compagnies au monde ayant commencé l'exploitation commerciale, étaient favorables à des lignes beaucoup plus longues reliant les grands centres urbains européens sur une distance variant de 100 à 400 kilomètres.

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Les hélicoptères de la SABENA.

Bruxelles a possédé pendant des années (1953-1966) un héliport en plein centre ville au lieu dit l'Allée Verte.  Contrairement) des villes comme New York, les hélicoptères n'atterrissaient pas sur les toits de buildings mais bien sur le sol.   Le réseau reliait, via cet héliport les principales villes limitrophes de la Belgique : France (Paris Issy-les-Molineaux), Hollande, Allemagne, au total 13 escales.... Une navette existait aussi entre l'aéroport de Bruxelles et cet héliport urbain.

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héliport 2

 vertol 44..[1]

Après avoir commencé avec le Sikorsky S55 (uniquement pour distribuer le courrier entre une demi-douzaine de villes), la bête de somme fut le Sikorsky s58 (immatriculé 00-SHA à K)  pouvant emporter 12 passagers (10 si le vent était défavorable) et qui consommait 340 litres d'essence à l'heure !!!! ....

Vertol 44[1]
 

La demande a été extrêmement forte pendant l'Exposition universelle de Bruxelles 1958 (dont le dernier vestige ou presque est le célèbre Atomium) a tel point que la SABENA dû louer à New York Airways des Sikorsky s62 et des birotors Vertol 44 (immatriculé N74057 et N74058).  Il fut créé un héliport sur le site même de l'Expo en plus de l'Allée Verte et l'aéroport.

panorama expo 58

 héliport

La SABENA demanda dès 1960 la suppression du réseau ... ce qui fut refusé par le gouvernement belge !  Il fut cependant supprimé en 1966 car les recettes ne couvraient que 27% des dépenses. 

 

Merci à monsieur Paul Botte pour ce bel article

paul botte

23/08/2009

Le milliardaire bruxellois Alfred Loewenstein tombe de son avion !

Le milliardaire bruxellois Alfred Loewenstein tombe de son avion !

 

Quatre-vingts après les faits, cette histoire demeure une énigme. Une histoire policière qui aurait furieusement intéressé Hercule Poirot. Rendez-vous compte : un soir de 1928, le milliardaire monte dans son avion personnel, il quitte Londres pour joindre Bruxelles. Au milieu de la Manche, il disparaît ! Sa chute est de plus de mille mètres, la surface de la mer a alors la consistance du béton !

J’avais informé Sophie de mon projet pour « Cyanopale-Histoires », elle m’a invité à vous proposer un résumé de cette affaire car notre homme est, somme toute, bien bruxellois. Pour ceux d’entre vous qui souhaitent lire la chronique in extenso, le lien se situe en fin de ce topic.

 

En 1914, Alfred Loewenstein, né le 11 mars 1877, quitte la Belgique envahie par l’Allemagne pour rejoindre l’armée anglaise à Londres, son travail réside dans l’approvisionnement en nourriture de l’armée belge retranchée sur l’Yser. Vers la fin de la guerre, ses agissements sont contrôlés par une commission belge et il doit démissionner… pour récupérer immédiatement son grade dans l’armée britannique ! Raison pour laquelle il est dorénavant surnommé « le Capitaine ».

Issu d’une famille juive, catholique et aisée, il porte beau, un flamboyant ‘sportman’ et amateur de chevaux. Après la guerre, il est plus riche qu’avant celle-ci, il se lance dans les affaires, elles lui réussissent magnifiquement. Il faut dire qu’il est plus que rude en négociations. Son fleuron est la « Société Internationale d'Énergie Hydro-Électrique – SIDRO ». De même, homme de communication, il se fabrique un carnet de relations couvrant les meilleurs contacts industriels internationaux. Par la même occasion, c’est normal, Loewenstein engrange des inimitiés féroces. Gourmand en acquisition d’industries, des échecs se pointent, deviennent peut-être inquiétants, les vengeances sont autant de plats froids dans un milieu où être banquier ne signifie pas nécessairement  être financier. Sa tentative de maîtrise de la Banque de Bruxelles est sans nul doute ‘son pont trop loin’.

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Le capitaine en huit-reflets, Donald Drew avec Mrs. Spencer-Cleaver (DR).

 

Au faîte de sa gloire, Loewenstein achète son avion, un Fokker F.VIIa-3m. Il s’agit un appareil de fabrication hollandaise qui a eu un énorme succès pendant l’entre-deux guerres. Trimoteur à aile haute, il est conduit par un pilote et un co-pilote ; à l’arrière du cockpit fourni d’une porte avec hublot se trouve une longue cabine qui donne sur un vestibule d’entrée. Dans ce même espace cloisonné s’ouvrent deux portes : celle d’entrée à l’aéroplane et celle, commune, à la cabine et aux toilettes. C’est une espèce de bureau volant agrémenté de fauteuils et tables. Pour plus de clarté voici un plan redessiné à partir du diagramme publié par le journal The Illustrated London News du 14 juillet 1928. A remarquer la porte intérieure qui a une double fonction : fermée, elle interdit la vue du vestibule d’entrée de l’appareil, ouverte, elle isole l’occupant des toilettes et autorise la vue du vestibule et, dans une certaine mesure, de la porte d’entrée de l’avion.

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A noter le mouvement des diverses portes de la carlingue, la position des sièges ne reflète peut-être pas la réalité (RD).

 

Le 4 juillet 1928, après des entrevues de hautes politiques pour le redressement de ses affaires, Loewenstein décide son retour à Bruxelles : le Fokker attend sur le tarmac de Croydon au sud de Londres. Son Hispano-Suiza arrive suivie d’une autre avec son staff. Après le passage des douanes, se trouvent à bord le pilote Captain Donald H. Drew, le co-pilote Bob Little, son valet Fred Baxter, son secrétaire particulier Arthur Hodgson, ses sténographes Eileen Clarke (anglophone) et Paule Bidalon (francophone). Manque à l’appel un businessman américain Norbert Bogden qui décline le lift par manque de temps. Bob Little annonce un vol confortable de deux heures vers la capitale belge, à une hauteur de douze cent mètres, ce que Loewenstein apprécie n’aimant pas trop les altitudes élevées. La vitesse estimée sera de 167 km/h et la météo impeccable. Les moteurs droit et central tournent déjà, pas celui de gauche afin de ne pas perturber par son souffle ceux qui montent à bord, via un petit marchepied fixe, par la porte de gauche à mi-fuselage.

Le plan de vol est simplissime : Dunkerque puis Bruxelles. A 18 heures, le Fokker décolle de Croydon. Au passage de la côte, entre la ville de Deal et Douvres, le co-pilote Bob Little se retourne et jette un regard dans la cabine…

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Belle étude d’ambiance de départ d’un Fokker vraisemblablement sur l’aéroport de Haren, près de Bruxelles (T. Duquenne).

 

A partir de cet instant, nous sommes obligés de nous référer aux comptes rendus des occupants de cet avion, - moins un ! – tels que nos sources les proposent.

Bob Little, se retournant, constate par le hublot de la porte du cockpit que le Capitaine regarde la Manche par sa vitre coulissante ouverte de bâbord, un livre sur les genoux ; il remarque que son illustre client s’est débarrassé de sa veste, ôté sa cravate et ouvert son col. A mi-chemin du survol de la Manche, Loewenstein se lève et se dirige vers les toilettes. Après dix minutes, le secrétaire particulier Hodgson s’inquiète et s’entretient avec Baxter. Celui-ci quitte son siège et passe dans le vestibule dont la porte ferme actuellement les WC. Il frappe à la porte, sans réponse il l’enfonce : le local est vide !

Hodgson se précipite vers le cockpit et écrit une note qu’il passe à Drew : « Le Capitaine a disparu ! ». Drew la passe ensuite à Little. Aucun d’eux n’a ressenti un quelconque déséquilibre de l’avion si la porte d’entrée avait été ouverte pendant le vol… Drew quitte son poste et vérifie l’absence de son patron, aucun des passagers n’a remarqué quoi que ce soit ! Il regagne son poste et fait décrire au Fokker des recherches à basse altitude dans l’espoir de repérer Loewenstein : ces investigations n’aboutissent à rien.

Sous la pression de cet incident gravissime, Drew, en vue de Dunkerque, atterrit sur la plage à marée basse de Saint-Pol, à l’ouest du port. Dangereux mais réussi ; il aurait pu se dévier sur le terrain de Saint-Inglevert à 15 minutes de vol dans les terres. Little déclara que Drew voulait faire le point hors du tintamarre des moteurs avant de s’expliquer aux autorités françaises. Idée bizarre qui est bientôt avortée car la plage où le Fokker s’est posé fait partie du périmètre sous la juridiction du Fort Mardyck, tout juste à l’ouest de Saint-Pol. Cette carte allemande du Mur de l’Atlantique précise la position du fort ; actuellement toute cette zone a été aménagée par l’extension du port et le fort a disparu… comme d’autres installations.

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Photo-montage d’une carte allemande de la Seconde Guerre et d’une photo allemande de la Première (RD).

 

Une patrouille du fort est immédiatement envoyée sur les lieux et pilotes et passagers sont conduits à la salle de garde pour être interrogés par un adjudant. Celui-ci note que les secrétaires sont en larmes, le valet terrifié et Hodgson transpire abondamment. Face à cette affaire, un inspecteur de la Sûreté est mandé ; incrédule, celui-ci rapporte à ses supérieurs. Les deux pilotes reçoivent l’ordre de dégager la plage et de se poser à Saint-Inglevert, les passagers sont, quant à eux, conduits à Calais et non à Dunkerque. Tout se complique quand les autorités civiles françaises s’aperçoivent que Loewenstein est de nationalité belge, volant dans un appareil hollandais enregistré en Grande-Bretagne qui s’est posé en France, certes, mais disparu en-dehors des eaux territoriales (de l’époque, bien sûr) : en fait, ils ne se considèrent pas concernés ! Etant donné que le corps de Loewenstein s’est évanoui dans la Manche dans des circonstances dramatiques, la presse mondiale se jette sur l’affaire : il voulait échapper à ses créditeurs et il n’est jamais monté dans cet avion, c’est un montage. D’ailleurs ne l’a-t-on pas aperçu sur un ferry trans-Manche ? Un pêcheur l’a aperçu en parachute au-dessus d’un yacht… Les plus folles hypothèses sont émises !

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Situation des lieux, carte Michelin de 1939 (RD).

 

L’accident est difficile à accepter : le passage vers les toilettes au moment où la porte d’accès de l’appareil sort de ses gonds… vertige et appel du vide ? Le suicide est une piste : échapper à l’emprise des créditeurs. Mais sans qu’aucune des personnes de la cabine s’en aperçoive est peu vraisemblable. La porte fermant le local des toilettes laisse le vestibule ouvert aux regards de tous. Ensuite, Loewenstein doit ouvrir la porte d’accès, la pousser et se glisser dans l’interstice. Cette porte s’ouvre de gauche à droite et est prise par le flux d’air de la vitesse et de l’hélice bâbord. Reste l’hypothèse du meurtre. L’épouse de Loewenstein, Madeleine, apprend la nouvelle à Bruxelles dans son hôtel de maître de la rue de la Science et réagit dans le plus grand calme et part pour Saint-Inglevert afin d’inspecter le Fokker. Elle y récupère le col et la cravate de son mari sous la bassine des toilettes mais pas sa veste ni le livre qu’il lisait. Etrange… Elle donne à Drew l’ordre de vendre l’appareil. Le lendemain 5 juillet, les deux aviateurs convoient l’avion à Croydon – profitant du vol pour vérifier l’ouverture de la porte d’entrée, à peine possible de glisser deux doigts – où il doit passer une investigation du Ministère de l’Air britannique.

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L’Hôtel Loewenstein à Bruxelles (RD).

 

Ce qui est postposé car Madeleine ordonne d’abord aux pilotes d’aller prendre un bateau loué à Douvres pour entreprendre des recherches sur la zone probable de la chute en Manche. Entre-temps, la porte est encore examinée et on découvre quelques traces insignifiantes dans le bois extérieur à la porte. Deux mécaniciens testent, le 6 juillet, l’ouverture de la porte en vol et confirment l’impossibilité à un seul homme d’y arriver. Retour de Drew et Little à Londres où le premier déclare à la presse qu’il est impossible d’ouvrir la porte en vol. Puis, ils doivent retourner à Bruxelles le 9 pour une enquête officielle concernant le certificat de décès. Là, nos pilotes changent d’avis et soutiennent que d’après leur expérience la porte peut s’ouvrir facilement en vol. Le certificat de décès n’est pas délivré.

Retour à Croydon le 12, le Ministère de l’Air mène son enquête avec les pilotes et un observateur. Ce dernier essaye d’enfoncer la porte à coups d’épaule, elle s’entrouvre d’une dizaine de centimètres, ensuite, encordé et de toutes ses forces, il arrive à mettre un pied sur la marche d’accès mais est repoussé à l’intérieur du vestibule. Conclusion : les normes de sécurité ne doivent pas être revues… ce qui signifie que le Capitaine n’a pu tomber par accident et, partant, n’a pu se suicider.

Le 19 juillet, un chalutier hisse un corps en décomposition, vêtu d’un caleçon, chaussettes et souliers à proximité du Cap Gris-Nez : c’est Loewenstein ! Il est identifié par sa montre et sa dentition ; une autopsie privée renseigne une grave blessure à l’estomac, son ossature est en miettes sans doute à cause de l’impact avec l’eau d’une hauteur de 1.200 m. Pas de signe de poison ni de violence avant la chute… Loewenstein repose dans l’ancien cimetière de Bruxelles situé à Evere, un espace de recueillement extraordinaire.

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La tombe de Loewenstein à l’heure actuelle, une rosace métallique à l’arrière a disparu (RD).

 

Reprenons au moment où les passagers et pilotes ont constaté la disparition de Loewenstein. Drew entame une série de cercles à basse altitude afin d’apercevoir son boss dans la Manche. Puis, il pose le trimoteur sur la plage : hypothèse qui est répétée depuis 80 ans !

Drew, selon la presse de l’époque, est un ‘as’ de la Grande Guerre.

Il est décédé en 1936 à l’âge de 32 ans pour cause de maladie ; il aurait été donc pilote confirmé en 1918 à l’âge de 16 ans. Il est appelé ‘capitaine’ au sein de la société Imperial Airways à laquelle est acheté le Fokker de Loewenstein. Il poursuivra avec quelques déboires sa collaboration avec cette compagnie sur des hydravions. Un ‘ace’ du Royal Flying Corps à 16 ans ? Difficile à avaler, sans toutefois mettre en doute sa virtuosité. Seules des recherches au National Archives anglaises pourraient préciser son curriculum militaire et son âge exact.

Drew décide d’atterrir sur la plage de Saint-Pol-sur-Mer puisque la marée est basse. Drew est-il fou au point de poser un avion de plus de quatre tonnes sur une plage humide où se trouvent sans doutes des bâches, et le faire décoller plus tard ? La basse mer est à 21h24 et nous sommes aux environs de 18h30, soit à la moitié du reflux ce mercredi 4 juillet 1928 en soirée.

Non, Drew devait connaître une meilleure solution, celle d’une piste d’aviation à 200 m de la plage : l’aérodrome militaire de Saint-Pol ! As de 14-18 ou pilote d’Imperial Airways, il devait connaître cette piste abandonnée mais considérée terrain de secours… puisque la ville de Dunkerque avait en projet à cette époque de réhabiliter l’aérodrome pour une utilisation commerciale. Il s’attendait aussi à ne pas y rencontrer un chat. Entendons-nous bien : il s’agit d’une immense plaine gazonnée d’où on décolle selon la direction du vent, manche à air à l’appui. Saint-Pol, oublié et irrémédiablement perdu, d’où le véritable as qu’est Georges Guynemer décolla pour sa dernière mission ! Drew, amateur de jolies ladies et de ‘parties’, ignorait que la zone de l’aérodrome était sous la juridiction des militaires qui gardaient le Fort Mardyck… et il se fait pincer comme un gamin. Vous connaissez le reste de cette aventure morbide.

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Image colorisée du Fokker dans un hangar de Saint-Inglevert ; choix de goupilles Cotter (jaquette du livre de Norris ; doc. Windsor).

 

William Norris a fait l’effort d’aller y voir de plus près. Le seul monomoteur Fokker F.VII d’Europe est exposé à l’Aviodrome Museum de Lelystad en Hollande. Malheureusement, le Fokker était démonté pour réfection avant présentation au public. Il s’intéresse à la porte d’entrée de la carlingue et prend des photos des gonds de celle-ci. Fort bien mais sont-elles équipées telle que le commande le cahier de charge de Fokker ?

D’autant plus que cet auteur offre un très beau scénario, digne d’Agatha Christie. Le plan du Fokker vous permet de suivre la manœuvre : la porte originale avec sa peinture noir et jaune est démontée et placée dans la soute à bagages, elle est remplacée par un porte ‘d’usine’ identique, ouverte (soit plaquée contre la carlingue) quand Loewenstein embarque. Il ne s’aperçoit de rien. Pendant le vol et partant de cette hypothèse, les accompagnateurs du nabab deviennent bien entendu… complices de meurtre ! L’un d’entre-eux, profitant de l’absence de Loewenstein aux toilettes, ouvre la vitre coulissante arrière bâbord, se penche et démonte les écrous et ôte les goupilles filetées. Seul problème dans ce scénario, le gond inférieur, trop éloigné de la vitre. Une solution plus simple peut être envisagée : les axes filetés sont remplacés au sol avant le départ par des goupilles Cotter. Celles-ci reliées par de la corde à piano jusqu’à l’intérieur de la cabine via la vitre. Il suffisait de tirer les cordes pour dégager les goupilles. La porte tiendra bien les quelques instants nécessaires : Loewenstein sort des toilettes, fermant de ce fait la porte de la cabine… un coup de roulis sur bâbord, déséquilibré il défonce la porte, vent relatif et c’est l’éjection ! Le ‘parachute’ aperçut par un marin est peut-être cette porte virevoltant dans les airs.

Drew a-t-il vraiment effectué des recherches en Manche ? Vu le climat meurtrier de l’hypothèse, ce doit être une fable. Il s’est immédiatement posé sur l’aérodrome de Saint-Pol pour s’emparer de l’authentique porte glissée dans la soute à bagages, la remonter correctement dans ses gonds avec les ferrailles d’origine et selon les règles de chez Fokker. Et se faire pincer plus tard par la patrouille du Fort Mardyck.

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Fokker monomoteur où on aperçoit bien la porte d’accès et le vitrage bâbord (doc. Aviodrome Museum de Lelystad, NL).

 

Dans le cadre de cet article, il est malheureusement impossible de retracer les faits d’existence des différents protagonistes de l’affaire Loewenstein. Norris a vraiment fait du bon boulot. Rédigé mi-80 et publié en 1987, il est dommage qu’il n’ait pas eu la possibilité d’explorer la piste des sténographes. Eileen Clarcke dont le patronyme équivaut à ‘Dupont’ n’est pas simple, par contre Paule Bidalon possède un nom moins commun. Bizarrement, dès leur retour en Grande-Bretagne, les sténographes disparurent et échappèrent à toute investigation complémentaire.

J’ai vraiment accroché à cette histoire sans solution, mais il est toujours envisageable de rouvrir le dossier et d’aller y voir plus loin. Car, on y trouve l’ambiance de l’excellent roman d’Agatha Christie, pour en revenir à la Reine du crime, et de sa superbe version cinématographique, « Le meurtre de l’Orient Express », rappelez-vous, à la fin, sous l’œil d’Hercule Poirot, les protagonistes avouent leur participation au délit. Ce n’est, hélas, pas le cas ici.

 

Robert Dehon

 

Sources

« The man who fell from the sky », William Norris, Viking Penguin, 1987 (non traduit ; Norris va le plus loin dans l’hypothèse du meurtre).

« La vie et la mort d’Alfred Loewenstein », Maurice Privat, La Nouvelle Société d’Edition, 1929 (Privat s’intéresse surtout aux aspects financiers).

Notes

Aviodrome Museum de Lelystad (NL) : très beau musée d’aviation que tout amateur se doit de visiter, voir http://www.aviodrome.nl/

Remerciements

A Jean-Pierre Decock, Gilbert Goddère, Lucien Dayan; William Norris, Derek O’Connor et Mike O’Connor pour leur aide judicieuse (par courriels) ; Gregory De Smet, Yvan Duquesne et Etienne Reunis, tous du Musée de l’Air; Laurent Bailleul et Georges Acket du site « Anciens aérodromes », Nicolas Fournier des Archives de Dunkerque et Thierry Duquenne pour son autorisation de publication de la photo du Fokker OO-AIN provenant du site www.airliners.net .

 

Le texte in extenso et d’autres illustrations sont publiés sur  www.cyanopale-histoires.com

28/10/2008

Aérodrome de Haren....

Aérodrome de Haren, vous me copiez ?

 

Sophie avait déjà proposé un topic sur cet aérodrome qui donna naissance à ceux de Melsbroek et de Zaventem. Voir la catégorie « Aviation » et vous descendez avec la roulette de votre souris. Le Musée de l'Armée a mis en place une exposition concernant cette plaine d'aviation, elle se terminait le 26 octobre 2008, j'y ai fait un saut ce matin le dernier jour d'expo. Mis à part qu'il faut la trouver, j'ai dû demander de l'aide, de nombreux panneaux retracent cette épopée invraisemblable, ceci dans un lieu suprême, le Grand Hall ! A noter que divers appareils disposés sur le tarmac ont été replacés dans des thématiques, ce qui rend leur histoire plus lisible. D'autant plus que vous êtes « à côté » du zinc et pouvez facilement et doucement - respect pour les ancêtres ! - tapoter des carlingues ou autres bouts d'aile. Le Musée de l'Air de Bruxelles est un lieu divin pour les amateurs.

 

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L'expo et ses maquettes : souvenez-vous la Caravelle était pilotée par le gars des hélicos de l'Allée Verte...

 

Sans doute aussi pour les visiteurs d'un jour. Ce dimanche matin, à l'ouverture, j'étais le deuxième visiteur (levé tôt avec le décalage horaire, haha !). Après l'expo Haren et un long cheminement près des drôles machines de 14-18 disposés sur la mezzanine, j'ai retraversé le Grand Hall, m'arrêtant sous l'envergure d'un Spit ou de ce magnifique Mosquito. Animation multilingue assurée par les copains Japonais et Indonésiens de passage comme quoi il savoir se promener dans un musée pareil. M'apercevant, un 'gars-pas-d'ici' rigole se faisant tirer le portrait devant l'hélico Hind : « Sir, could you picture us here ? ». No sweat guys, 10-4.


 

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Pas encore la grande remise à neuf, mais spectaculaire.

 

Revenons à l'expo Haren. Certains pourraient dire que c'est assez faible (s'ils ont visité la mezzanine). Je suppose que les responsables devaient « tenir » dans une enveloppe budgétaire minimaliste. Ils ont de toute façon travaillé parfaitement et au mieux de leurs possibilités. L'essentiel - et ne venez pas me reprocher une sombre promo ! - est la publication d'un bouquin tel que je les aime. Je reste toujours admiratif devant ce genre de projet. Je ne l'ai pas encore lu mais profondément feuilleté de retour à la maison (Lydie : « Holà, tu viens à table ? ») : Sven Soupart et son « Aérodome de Haren-Evere », chez AAM Editions, semble être l'ouvrage de référence sur ce sujet si proche de la capitale. Une bien belle histoire.

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Gros plan sur la mauvaise nouvelle.

 

Cela dit, il vous faut savoir que TOUT ce qui demeurait sur le site de l'aérodrome de Haren ces dernières années, sous juridiction militaire pour faire simple, dont ces immeubles du passé de la plaine sont passés sous la masse des démolisseurs. Madame Chapeau disait : « ces crapuleux », je n'irai pas jusque là mais c'est absolument dommage que les technocrates n'ont pas songé à préserver les deux bâtiments, à savoir l'Avia Club et le 'terminal' , et pensé à les intégrer dans leurs projets mirifiques à venir.

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Et les Princes qui nous gouvernent l'ont bouclé comme de bien entendu.

 

Robert Dehon