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03/10/2013

La vénérable rue Neuve ...d’après Fernand Servais en 1965

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La rue Neuve a ceci de doublement paradoxal : elle est ancienne ; et, primitivement dénommée Longue rue Neuve, elle cessa de revendiquer sa qualité de longue dès le jour où se prolongea jusqu’au boulevard du Jardin Botanique. 

Car, avant 1839, son point terminus était l’embouchure de la rue de Malines.  L’espace compris entre cette rue et le boulevard était couvert de maisons et de jardins dont, par arrêté royal du 15 juillet, on décida le percement, en vue d’établir une voie rectiligne reliant les actuelles places de la Monnaie et Rogier, où la gare du Nord fut inaugurée en 1841.

 

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Notons, du reste, que la rue Neuve, dont les origines remontent à la fin du 16ème siècle (la première enceinte de Bruxelles longeait la rue du Fossé-aux-Loups) avait été déjà agrandie et percée en 1617, à l’initiative de l’entrepreneur Jérôme De Meester qui favorisa ainsi l’éclosion d’un nouveau quartier, un quartier bourgeois, encore que champêtre, ayant des communications directes avec la Porte de Laeken.

 

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Il n’était pas bien salubre, à la vérité (la rue dite du Marais porte un nom évocateur…).  Maraîchers, fleuristes, blanchisseurs y étaient, si l’on peut ainsi dire, à pied d’œuvre.  D’où les noms persistants de : rue des Roses, rue des Bluets, rue du Persil, rue aux Choux, rue de la Blanchisserie, donnés aux rues environnant de la place des Martyrs, nommée alors place Saint-Michel.

 

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Et cet endroit, qui garda longtemps son allure campagnarde, ne manquait pas d’être idyllique, étant pourvu de guinguettes verdoyantes où nos aïeux allaient charmer leurs amours dominicales… Guinguettes dont la dernière en date, dans les parages, fut celle du mémorable et regretté « Diable-au-Corps ».

Evidemment, nous avons peine à nous imaginer, aujourd’hui, un tel recul, de telles origines à ce quartier devenu une des centres les plus vivants, les plus modernes de la capitale.

 

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Il est vrai que le nom même de son église : l’église du Finistère (Finis terrae) suffit à évoquer ce primitif isolement.  Cette église, est le seul monument dont peut s’enorgueillir la rue Neuve.

 

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Par contre nombreux furent les demeures seigneuriales, les luxueux hôtels privés qui l’embellirent au point d’en faire, à un temps donné, une des rues les plus cossues de la ville.

 

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Nous nommerons : l’hôtel de la marquise douairière de Wargny, devenu, en 1675, l’hôtel des Spinola ; l’hôtel du comte de Furstemberg ; l’hôtel du baron de Secus, démoli pour y aménager la Galerie du Commerce ; l’hôtel d’Alexandre-Joseph Rubens, receveur général des Domaines.  On peut en voir encore une partie, avec un demi-fronton, englobée dans l’annexe des magasins de l’Innovation en face de l’église.  Les plans de cette admirable demeure furent tracés par l’illustre aïeul du propriétaire : le peintre Pierre-Paul Rubens.

 

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Actuel C&A en 1880

 

Ce fut dans la rue Neuve également que se trouvait l’hôtel de Vander Noot, un des artisans de la révolution brabançonne.

 

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N° 3-5- et 7 de la rue 

 

Le dernier occupant fut le facteur de pianos Oor, dont les vieux Bruxellois n’ont pas perdu le souvenir.

 

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Parmi les notoriétés qui résidèrent en cette rue signalons aussi la comtesse de Montholon, la femme du célèbre général, qui vint s’y installer en 1819, un mois après la mort de sa fille, Joséphine-Napoléone dont l’Empereur était le parrain… et peut-être même le père.  La comtesse avait séjourné avant cela dans une maison sise au coin de la rue Royale et de la Montagne de la Cour (emplacement de l’Hôtel de l’Europe).  Le décès de son enfant étant survenu en cet immeuble, elle l’avait quitté pour chercher, vainement, ailleurs, un adoucissement à son chagrin… Elle rejoignit le général, à Paris, en 1821, après avoir failli être brûlée vive dans l’incendie qui dévasta cette dernière habitation.

 

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On le voit, …. La rue Neuve a ses titres de noblesse (selon F. Lebouille, pas moins de 30 rues portèrent le nom de « Rue Neuve » à travers les siècles)

 

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Elle rappelle en outre, souvenirs moins lointains, le troupeau de chèvres qui passait le matin et que le pâtre trayait en chemin faisant, à la demande des amateurs de bon lait bien tiède.

 

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Aux demeures patriciennes ont succédé les coquettes boutiques, les immenses et splendides magasins d’aujourd’hui.  Et c’est tant mieux.  Là où régnait jadis une morne austérité faite de maisons solennelles aux porches rébarbatifs, s’ouvrent maintenant des portes accueillantes, sourient des étalages séduisants, s’éveille l’amusante curiosité de la foule des passants, fleurit le bagout plébéen des camelots, des marchandes, des marchands ambulants, s’élève la voix joyeuse d’un chanteur en plein air !

 

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Car elle savait aussi être joyeuses, la rue Neuve ! …

 

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Maison Colard au n°11

 

Des salles de spectacles l’agrémentaient avant la première guerre mondiale.  Des cafés-concerts, des théâtres, lesquels se multiplièrent durant l’occupation, sans toutefois atteindre le nombre, record, des cinémas d’aujourd’hui.

 

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Le premier théâtre connu qui s’ouvrit rue Neuve (au n°153) fut l’Eden.  Son inauguration eut lieur en 1906.

 

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Le programme quotidien comportait des numéros de music-hall, une pièce en un acte et – déjà – une vue cinématographique.

 

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Au Bon Marché en 1800

Il devient totalement cinéma fin 1910.

De dimensions beaucoup plus réduites et spécialisé dans des spectacles beaucoup plus modestes, l’Eden de la rue Neuve n’évoquait que faiblement le souvenir de son aîné.  Aussi, ne fit-il que vivoter.

 Il y eut ensuite le Kursaal, dès 1911.

 C’était comme l’Eden, un concert-cinémas, mais de plus vastes dimensions.  Si nos renseignements sont exacts, il fut construit à l’emplacement de l’Hôtel de l’Univers.

 De concert-cinéma, le Kursaal devint un vrai théâtre, pendant l’occupation 1914-1918, sous la direction squassi-Van Hamme. On y donna des pièces du terroir, telle que « La Famille Klepkens » et des fantaisies bruxelloises dues à la plume de Bodart, Devère, Raume et du jeune Marcel Roels.

 

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Durant l’année 1911, on vit naître aussi, au n°37 de la même rue, un autre établissement, « La Cigale », qui, cinéma à son ouverture, devint théâtre pendant la grande guerre n°1, son premier spectacle étant une revue de Jef Orban.

 

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Étonnamment multiples devaient être les destinations successives auxquelles, de 1918 à 1921, fut vouée la cour d’un immeuble qui, portant les n° 24 et 26, se paya le luxe de se transformer en théâtre en se couvrant d’un vitrage !  Cette cour devint successivement : 1° Le Selectsior, pour y présenter une série d’attractions ; 2° Le Coq Gaulois, cabaret montmartrois où plusieurs chansonniers célèbres défilèrent : Xavier Privas, Dominus, Francine Lorée, Lucy Pézet, vedette montmartroises ; 3° La Boîte à Pic, autre cabaret éphémère, et 4° en 1920, La Boîte à Surgères.  Ce cabaret portait le nom de son fondateur, chansonnier qui eut une certaine vogue.  La pièce d’ouverture fut la « r’vue Neuve », représentée au profit de la souscription du monument Gabrielle Petit. 

 

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Dans son Histoire des Théâtres de Bruxelles, Lionel Renieu nous rappelle que Toone et ses marionnettes, désertant le caveau des Marolles, firent là aussi leur apparition, en 1918, peu avant l’armistice.  Folies des grandeurs ! …  Sorti de son milieu populaire, Toone ne trouva plus le public et l’ambiance qu’il lui fallait.  Présentés dans une belle salle, garnie de vrais fauteuils, ses « poecheneles » se sentirent dépaysés et se mirent à parler faux, … comme en 1897 quant le même Toone… si ce n’était pas lui, c’était son père…. S’était avisé, une première fois, de venir faire le « stoeffer » à Bruxelles-Kermesse, lors de l’Exposition du Cinquantenaire. 

 

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Le séjour de Toone rue Neuve fut tellement déficitaire qu’un huissier intervint et vendit aux enchères les chers acteurs de bois du pauvre homme !

 

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Godefroid de Bouillon, le chevalier Bayard, Lagardère, Geneviève de Brabant, la reine Margot, vendus aux plus offrant, comme des esclaves dans l’antiquité…  Quelle honte !

 Il faut un rossignol toujours dans la forêt, chante Rostand dans Chatecler.

 Il faut un Toone toujours aux Marolles !

 

 

Texte de Fernand Servais en 1965... Souvenirs de mon Vieux Bruxelles 


 

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Quelques publicités 

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La rue Neuve un peu plus récente...

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Novada 

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Rue Neuve n° 32 .... Restaurant La Frégate

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La Patisserie du Finistère 

 

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Hiver 1954, Il fait tellement froid que l'on inaugure des chaufferettes dans les rues 

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1948, La Famille Lemoine fait des emplettes 

Les années 60

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Une crèche de Noël à l'église du Finistère 

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1972.... Grève des indépendants ! 

Ambiance nocturne 

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On pourra dire ce que l'on voudra mais ce Bruxelles-là, cette ambiance... manque à beaucoup de Bruxellois ! 





 






Commentaires

Bonjour Sophie, un tout grand merci pour cette balade dans ce Bruxelles noir et blanc qui correspond à mes souvenirs... comme ces photos de décorations de Noël- éveille en moi une nostalgie heureuse (comme dirait notre Amélie Nothomb...).
Je m'appelle Joëlle, suis née en 62 à l'hôpital d'Ixelles. J'ai travaillé durant 13 ans à l'hôpital Saint-Pierre, ai tenu pendant 12 ans une librairie à Etterbeek puis ai repris des cours d'antiquariat et aujourd'hui, je fait enfin ce qui j'aime : je tiens une boutique où l'on rebidouille tout le "brol" dont les gens ne voient plus la beauté et on leur donne une nouvelle vie.
Si cela vous dit : on donne une conférence-apéro le 18/10 sur le Bruxelles Art Nouveau, Art Déco. Vous trouverez toutes les explications sur notre blog. Dans l'attente de votre prochain post qui titillera comme chaque fois; mon petit coeur qui est bougrement resté dans les années passées, je vous souhaite un bon we. Cordialement.

Écrit par : Jo.L | 04/10/2013

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Bien vrai, nous avions les féeries lumineuses formidables et maintenant plus rien.
Un sapin en plastique, et rien que l'argent , vendre et encore vendre. Le coeur de Bruxelles est mort. Triste, très triste.

Écrit par : Alice | 04/10/2013

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C'est toute la magie de mon enfance qui a disparu. Tous ces mots s'enchaînaient dans ma tête: hiver - neige - St. Nicolas (et les clac-clac qu'on distribuait près du trône...) - vitrines... et je n'étais jamais déçu! On sortait dans les rues, et l'atmoshpère vous entraînait - il est vrai que c'étaient les Golden Sixties
Maintenant, même les sapins sont synthétiques...pour faire plaisir à l'un ou l'autre copain, sans doute?

Écrit par : VAN NIEUWENBORGH Alain | 07/10/2013

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