UA-38716482-1

11/08/2013

Hommage à nos dentellières

dentelle souvenir.jpg


Dans les années 50, Louis Quievreux écrivait dans Bruxelles notre Capitale…

manufacture rue de la chancellerie.jpg

La construction du Palais de Justice a fait disparaître plusieurs rue et impasses portant des noms pittoresques : rue d’Artifice, impasse des Pauvres, impasse des Créquillons, impasse des Brodeuses, impasse du Fuseau, impasse des Dentellières…

Ces derniers noms me font rêver avec mélancolie….

Je replace dans leur décor de jadis, nos dentellières bruxelloises dont le point fut à l’origine des points de France et d’Angleterre.

dentellière flamandes 2.jpg

Elles étaient nombreuses, jusqu’au milieu du 19ème siècle dans le quartier populaire de la rue Haute.

Elles étaient les descendantes de ces spellewerksters qui fabriquèrent le magnifique couvre-pieds offert en 1599 aux archiducs Albert, chef-d’œuvre remarqué à l’exposition de la Dentelle qui fit les beaux jours de Bruges et de Londres.

dentellières flamandes.jpg

Mais quel déclin depuis le 20ème siècle !

En 1914, nous avions dans le pays, 12.000 apprenties.  En 1936, plus que cinquante…

Pourtant, la plus grande dame du pays, la reine Elisabeth, ne cessa, dès avant son ascension au trône, de se dévouer entièrement à la belle cause de la dentelle.  C’est à son initiative que se créa l’Association des Dentellière belges.

dentellière.jpg

Hélas !  La dentelle se meurt !  L’Amérique et l’Angleterre ont fermé leurs frontières à nos exportations.  Il est loin le temps où Charles II attirait chez lui les artistes de Bruxelles ! 

On aura beau multiplier les expositions de dentelle, les associations, décerner des prix et des médailles, la dentelle continuera d’agoniser si la Mode, cette maîtresse exigeante, ne s’intéresse pas à sont sort.   

dentelle diane dergent.jpg

La reine Elisabeth continue à protéger activement l’art de la dentelle.  Des pièces de sa collection figurèrent à l’exposition de Bruges.  Si j’étais une dame de l’aristocratie honorée d’une audience de la Reine, je paraîtrais devant elle parée d’une de ces pièces qui ont porté le renom de Bruxelles dans le monde entier : mouchoirs exquis à fond de brides, col en rosaline ou ces charmants papillons boucles d’oreilles encadrant la fleur d’un beau teint….

Ce serait la meilleure façon de rendre hommage au bon goût de la compagne du roi Albert Ier.

Qui sait ?  La Mode, à son tour, se dirait que rien n’est plus art pur dans la parure féminine que la dentelle et elle décréterait à son retour en vogue.

Ah ! Si Paris, Hollywood et Londres, si la princesse Elisabeth d’Angleterre, Rita Hayworth ou la femme de l’Aga Khan voulaient s’en mêler…

maison foiret.jpg

Qu’est-ce qui pourrait égaler la cape en dentelle, le voile de mariée en point de Bruxelles, le fichu Marie-Antoinette en application sur réseau ?

Nos belles, pour se protéger la chevelure – Oh !  si peu – se passionnent pour les mouchoirs de couleurs avec des inscriptions anglaises sur fond d’instrument de jazz.  Pourquoi pas des mouchoirs au point à l’aiguille appliqué sur tulle ? 

Las ! … Bruxelles s’est internationalisé.  Bruxelles n’a plus de toilettes régionales qui feraient la part belle à la dentelle.

C’est pourquoi, la résurrection de la dentelle devrait se faire sur un plan international.

Les rares dentellières qui nous restent, qui ont encore le courage de s’adonner à un métier extrêmement fatigant et peu rémunérateur, peuvent cependant se consoler d’avoir comme protectrice et patronne la reine du pays.

dentelle manufacture rue de la régence.jpg

Cette reine succède à la madone qui était invoquée à Bruxelles sous le nom de Notre-Dame-aux-Neiges et qui fut oubliée après la démolition du quartier du même nom, lors de l’urbanisation de la partie de la ville qui s’étend entre la rue Royale et l’ancien observatoire.

Dans ce quartier se trouvait une petite chapelle où les dentellières de Bruxelles se rendaient chaque année, le 4 août, afin de prier la Vierge qu’elle conserve, à leurs dentelles, cette blancheur dont se parait son nom.

A la Révolution française, la chapelle fut vendue comme bien national et démolie.  Aux premiers coups de pioche, les habitants du quartier, dentellières en tête, assaillirent les démolisseurs, qui ne purent continuer leur œuvre de vandales qu’après l’arrivée d’un détachement de soldats.

Notre-Dame-aux-Neiges, continuez, de vos lointains inconnus, à protéger nos dentellières, avec la Reine !

dentelles si.jpg

On dit aussi …..

L’industrie de la dentelle fut toujours en honneur à Bruxelles.  L’art joli de nos grands-mères périclitait et des efforts nombreux furent tentés pour le sauver au cours des années 80.  A présent, les petites boutiques disparaissent une à une !  

En quel siècle le génie de la femme s’attacha-t-il à ce travail si frêle auquel il suffit d’un peu de fils et des épingles ?  Nul ne le dira jamais avec certitude.

dentellière de Bruxelles.jpg

 

Les archives sont muettes à cet égard.  Mais la légende, qui maintient toujours ses droits là-même où l’histoire perd les siens, a gardé la mémoire de ce jour effacé et lointain. 

dentellière si.jpg

Au fond d’une impasse vivait une pauvre veuve qui n’avait pour se nourrir, elle et ses 5 enfants, que le produit du travail de sa fille aînée Kaatje.  Celle-ci était à son rouet du matin au soir, mais l’hiver était rude et la tâche mal payée.  Non loin de là vivait un riche marchand de bois dont le fils Arnold, en passe d’être reçu  dans la corporation des sculpteurs et tailleurs d’images, était amoureux de la jolie Kaatje.  Cette dernière, d’ailleurs, n’était pas insensible à ses vœux.  Un jour, lasse de voir souffrir sa pauvre mère, Kaatje adressa une redoutable prière à la Vierge : « Sainte mère de Dieu, donnez-moi les moyens de faire vivre les miens, et je renonce aux vœux de mon cœur ».  Quelques jours plus tard, se promenant à la campagne avec sa mère et Arnold, elle vit une infinité de fils de la Vierge venir se poser sur son tablier noir et, comme par hasard, y dessiner des fleurs et des arabesques.  La jeune fille comprit l’intention de sa protectrice.  Elle emporta précieusement chez elle le tablier et, le cœur gros du sacrifice consenti mais l’âme pleine de courage, elle essaya de reproduire avec du fil de lin le délicat dessin.  D’abord, elle n’y réussit guère.  Mais, ayant attaché des petits bouts de bois aux fils qui mêlaient et ayant fixé l’ouvrage sur un coussin pour pouvoir s’aider d’épingles, elle arriva bientôt à un meilleur résultat.  La dentelle était inventée.  L’histoire ajoute que, plus tard, Kaatje fut relevée de son vœu et qu’elle épousa son Arnold.  Elle eut plusieurs filles qui, elles aussi, furent d’habiles dentellières et répandirent l’art de la dentelle dans tout le pays. 

Que faut-il croire ? 

 

plantin et charles quint.jpg

Plantin et Charles XV

Certains auteurs affirment que la dentelle n’a pas d’origine, qu’elle a existé de tout temps, d’autres nous apprennent que l’ouvrage que l’on peut véritablement baptiser du nom de dentelle et qui doit être un travail minutieux et bien fait, date du temps des croisades, où les grandes dames, pour se distraire de l’absence de leurs maris, consacraient leurs loisirs à faire ce que l’on nomme le point de lacet, point primitif duquel sont nés tous les autres points de dentelle. 

 

Elisabeth d'Autriche .jpg

Parlons plutôt de notre bonne ville…. Vers 1550, la dentelle prend son essor remarquable dans les Flandres, surtout à Bruges.  Néanmoins, les textes les plus autorisés permettent de croire que c’est à Bruxelles que naquit la dentelle aux fuseaux (par opposition à la dentelle à l’aiguille pratiquée un peu partout à l’époque) dès le début du XVè siècle.  Ce qui est certain, c’est que, dès la moitié de ce même siècle, l’art de la dentelle faisait partie de l’éducation de la femme et l’autorité supérieure voulait qu’il fût enseigné dans les écoles et les couvents. 

Charles-Quint déjà protégeait les débuts de cette industrie dans nos provinces du Nord.  Il portait d’ailleurs lui-même une « calotte ajourée » sous sa couronne : il en avait de tous les points.  Ce métier d’art devient bien vite un métier populaire et innombrables furent les femmes du peuple qui s’y adonnèrent. 

magasin rue de l'étuve maison sinave.jpg

Dans les années 70, la Belgique dénombrait près de quarante mille ouvrières en dentelle, dont quelque douze mille à Bruxelles.  

rue de l'étuve.jpg

Mais que faut-il entendre par « ouvrière dentellière » en cette fin de siècle ?  C’est la pauvre vieille qui doit vivre, elle et ses enfants, du produit de son carreau.  Ce sont encore des malheureuses petites orphelines et toutes ces jeunes et vieilles filles qui, par dévouement, soutiennent un pauvre ménage, un vieux père, une mère infirme, un frère ou une sœur dans la misère… Toutes ces femmes sont mal, fort mal payées, elles dont la plupart produisent parfois de véritables chefs-d’œuvre.  Pendant 14 heures par jour, elles restent à la même place, la tête inclinée sur le carreau, les yeux constamment en éveil, l’estomac écrasé, les doigts brisés, pour gagner … combien ?  75 centimes voir 1 Franc tout au plus. 

dentelle manufacture.jpg

Quel contraste avec le besoin de luxe toujours croissant de cette fin de 20ème siècle !  Et combien sont mal rétribuées ces humbles femmes qui apportent chaque jour leur merveilleuse pierre au monument d’art national… Leurs doigts noueux, pareils à ceux des virtuoses, aiment leur « carreau » comme eux leur clavier ou leur archet.

(Extrait de l’ouvrage « Matériaux pour servir à l’histoire de la dentelle en Belgique » de Van Oest et Cie, éditeurs)

dentelle rue de l'étuve menneken.jpg

dentelles magasin si.jpg

 

dentelles rue de l'étuve 44-.jpg


 

Musée du Costume et de la Dentelle

 

rue de la Violette 12 - 1000 Bruxelles

Commentaires

Un article super interessant qu'on ne lit nullepart ailleurs.
Merci Sofei.
Bisous

Écrit par : charles | 11/08/2013

Répondre à ce commentaire

Merci Charles.... elles sont complètement tombées dans l'oubli... c'est bien triste.

Écrit par : sofei | 11/08/2013

Répondre à ce commentaire

Pour information extrait d’un article de Jean Volders paru dans le National belge du 18 février 1884 suite à une enquête effectuée par le professeur De Ridder de l’Université de Gand

« L’école s’ouvre à 5 ½ heures du matin en été, à 7 heures en hiver, pour se fermer à 8 heures et demie du soir en été, et à 8 heures en hiver. Les enfants sont admises à partir de cinq ou six ans. Voici, en guise d’échantillon, les maladies que les élèves dentellières contractent généralement :

A.La difformité de taille, les ouvrières étant continuellement penchées sur leur ouvrage. Les enfants employées trop jeunes sont très exposées à cette infirmité. B. L’attitude continuellement courbée du corps, l’emploi si pernicieux des chaufferettes, font souvent contracter aux ouvrières des maladies de poitrines. C. La myopie. Il est rare que les enfants employées en bas-âge échappent à cette infirmité, résultat naturel de l’obligation où elles sont de rapprocher l’ouvrage de leurs yeux


Elle avoua aussi – une religieuse interrogée- qu’aucun contrôle n’était organisé que les ouvrières formées qui venaient encore à l’école y travaillaient de cinq heures du matin à sept heures du soir et que malgré toute leur activité, malgré leur habilité exceptionnelle, les meilleures - au nombre de quatre ou cinq – ne pouvaient gagner que 1.50 à 2 francs par jour ; les autres – une centaine environ – ne touchaient presque rien.

On m’a indiqué une enfant qui avait au bout de deux mois rapporté 30 centimes à ses parents ; elle avait mérité un centime en deux jours !

Une autre enfant, très intelligente âgée de douze ans n’avait obtenu que 5 francs après trois ans de travail, soit moins d’un centime par jour ; une troisième après un an, n’avait touché qu’une récompense d’un franc. C’était un prix d’encouragement plus qu’un salaire.

Dans une autre école, une enfant de 13 à 14 ans connaissant bien son métier, avait obtenu 1.50 francs au bout d’un mois, à raison de six heures de travail par jour, soit un centime par heure. »

Écrit par : Roger Barbier | 13/08/2014

Pour information extrait d’un article de Jean Volders paru dans le National belge du 18 février 1884 suite à une enquête effectuée par le professeur De Ridder de l’Université de Gand

« L’école s’ouvre à 5 ½ heures du matin en été, à 7 heures en hiver, pour se fermer à 8 heures et demie du soir en été, et à 8 heures en hiver. Les enfants sont admises à partir de cinq ou six ans. Voici, en guise d’échantillon, les maladies que les élèves dentellières contractent généralement :

A.La difformité de taille, les ouvrières étant continuellement penchées sur leur ouvrage. Les enfants employées trop jeunes sont très exposées à cette infirmité. B. L’attitude continuellement courbée du corps, l’emploi si pernicieux des chaufferettes, font souvent contracter aux ouvrières des maladies de poitrines. C. La myopie. Il est rare que les enfants employées en bas-âge échappent à cette infirmité, résultat naturel de l’obligation où elles sont de rapprocher l’ouvrage de leurs yeux


Elle avoua aussi – une religieuse interrogée- qu’aucun contrôle n’était organisé que les ouvrières formées qui venaient encore à l’école y travaillaient de cinq heures du matin à sept heures du soir et que malgré toute leur activité, malgré leur habilité exceptionnelle, les meilleures - au nombre de quatre ou cinq – ne pouvaient gagner que 1.50 à 2 francs par jour ; les autres – une centaine environ – ne touchaient presque rien.

On m’a indiqué une enfant qui avait au bout de deux mois rapporté 30 centimes à ses parents ; elle avait mérité un centime en deux jours !

Une autre enfant, très intelligente âgée de douze ans n’avait obtenu que 5 francs après trois ans de travail, soit moins d’un centime par jour ; une troisième après un an, n’avait touché qu’une récompense d’un franc. C’était un prix d’encouragement plus qu’un salaire.

Dans une autre école, une enfant de 13 à 14 ans connaissant bien son métier, avait obtenu 1.50 francs au bout d’un mois, à raison de six heures de travail par jour, soit un centime par heure. »

Écrit par : Roger Barbier | 13/08/2014

Merci pour cet article si bien documenté. Je suis très admirative de tout ce passage de savoir qui ne se trouve que sur ce site. Lorsque j'allais en ville, je m'arrêtais toujours à la Place de Brouckère devant le magasin de dentelle. Encore aujourd'hui si je dois y passer, c'est là que je passerai ou bien en allant vers la Grand-Place.

Dans les différents blogs que je visite au gré de mes voyages sur internet, je constate que des dames se remettent à cet outil bien difficile me semble t-il de faire de la dentelle. C'est un art à part entière. Maman avait dans ses trésors un rideau de dentelle de Bruges. Une merveille.
Voilà pour les souvenirs.
A Bruxelles, cette corporation devrait avoir le mérite d'une reconnaissance ou bien d'un nouvel essor dans une crise actuelle. Je puis rêver :)

Écrit par : Geneviève Oppenhuis | 13/08/2013

Répondre à ce commentaire

Les commentaires sont fermés.