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01/02/2007

souvenirs de la Marolle

Dans la rue Haute, il y eut naguère une vingtaine d'estaminets qui affichaient "café logement" Pour cinq centimes (avant la guerre de 14), les miséreux pouvaient y passer la nuit sur un banc ou sur un tapis.  Pour 10 centimes, ils avaient droit à une "paillasse par terre", dans une chambre où souvent ils étaient très nombreux.  Pour 50 centimes, ils pouvaient jouir des délices d'un lit.   Les 2 derniers "café-logement"de la rue Haute furent In de Dikke Luis (Au Gros Pou), disparu peu avant la dernière guerre, et Bij den Boelt (chez le Bossu), qui exerça son "sacerdoce" jusqu'en 1970. Sacerdoce est le nom employé par Louis Quiévreux pour souligner la bonté et le dévouement de la patronne, mme Fanny, qu'il interviewa en 1967 alors qu'elle avait déjà 78 ans.  A cette époque, les prix ne se comptaient déjà plus en centimes, mais évidemment en francs.  Passer la nuit sur un bon lit, dans une grande salle commune, coûtait 20 francs.  Mais les chambres particulières (avec deux draps de lit tout frais) se payaient 50 francs....Qui était le Boelt ?  C'était l'arrière-grand-oncle de madame Fanny et il était effectivement bossu. 

Il n'a jamais été question de corde dans cet établissement !!!!   Dans mon post du 5 janvier dernier, je parlais de Corde dans les café-logement de la rue de l'Epée à la fin du 19ème siècle...Il fut question de Corde également à la rue des Chandeliers mais là...je n'ai pas trouver de documents ! 

Les Marolles de ma jeunesse

Le Dr. Charles Sillevaerts, à qui nous devons ces pages savoureuses  a publié sous le titre In Illo Tempore... un ouvrage consacré au temps de ses études de médecine à l'Université Libre de Bruxelles. C'est une suite d'histoires gaies et tristes d'une jeunesse déjà lointaine  Elles entraînent de la rue des Sols dont il ne reste plus rien dans le quartier de la Gare Centrale à l'Hôpital Saint-Jean qui a disparu sous le boulevard Pachéco et à l'Hôpital Saint-Pierre dont seule subsiste la dénomination dans un cadre rénové dominant tes Marolles qui tentent de résister aux coups de pioche. Attaché au service de garde des deux hôpitaux tout en suivant les cours du Doctorat, l’auteur a vu de près ceux qui habitaient dans ces quartiers dont le pittoresque assemblage survit encore de la Place de la Chapelle a la Porte de Hal.

rue aux laines avant 1940

Rue aux laines années 30

Les limites extérieures des Ma­rolles à leur Belle Epoque étaient constituées parla Por­te de Hal, le boulevard de Wa­terloo, la rue des Quatre-Bras, la façade arrière du Palais de Justice, la rue Ernest Allard, la place du Sablon, la rue Lebeau, la place dela Justice, la rue de l'Hôpital, la place Saint-Jean, les rues du Lombard et duMidi,la place Rouppe, l'actuelle avenue de Stalingrad et le bou­levard duMidi.Nous avons dit : limites extérieures car ces avenues, ces boule­vards et ces rues n'appartenaient pas aux Marolles qui étaient incluses dans la sur­face qu'elles délimitaient. Les grands tra­vaux qui bouleversèrent le quartier, les démolitions nécessitées par l'établisse­ment dela Jonction Nord-Midi, les tra­vaux de l'Albertine, la lutte contre les tau­dis — très accessoirement d'ailleurs — la bombe V2 qui jeta bas plusieurs pâtés de maisons vétustés en contrebas du Pa­lais de Justice et les constructions nouvelles, la plupart assez récentes, ont com­plètement modifié le quartier et ses accès. Et il est devenu assez difficile même pour ceux qui y passaient autrefois tous les jours — les rues étroites et tortueuses. Les impasses ayant disparu dans certains secteurs — d'y revivre le passé.


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place de la Chapelle années 30

Les Marolles se suffisaient à elles-mê­me avec leurs deux stations de police disparues depuis, leurs églises, leur hô­pital, leurs hospices, leurs écoles, leur Maison du peuple, leur établissement de bains douches, quelques cinémas, beaucoup de magasins relativement impor­tants et pas mal de boutiques très acha­landées, quelques cafés, beaucoup d'es­taminets renommés et pas mal de bacs à schnick. Les deux caractéristiques principales de la rue Haute étaient, d'abord, le nombre de très grandes sal­les de danse où tonitruaient, dès le dé­but de la soirée, d'énormes orchestrions qui occupaient toute la largeur de l'établissement et qui, au temps où l'unité mo­nétaire était encore la pièce de 10 centi­mes, coûtaient déjà des dizaines de mil­liers de francs. Ces salles de danse ont, elles, aussi, disparu. La rue Haute s'est fortement modernisée, plusieurs buildings ont été construits près de la porte de Hal, la plupart des anciens immeubles ont été jetés bas et réédifiés, les autres ont été transformés au goût du jour. La seconde caractéristique était l’abondance des fritures, établissements essentielle­ment bruxellois. Le Marollien trouvant tout ce dont il avait besoin sur place ne voyait pas la nécessité de descendre ou de monter en ville pour y faire des achats.

1935

 

 

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rue Haute

Il possédait même un théâtre de ma­rionnettes, dernier vestige des anciens pouchinelle kelder où officiait le Grand Père Toone le fondateur. Le répertoire comprenait des sombres drames, des opéras, des opéra-comiques et opérettes qui ne rappelaient que très vaguement le scénario et absolument en rien le texte de l’auteur ; des vaudevilles, des féeries à grand spectacle, Lagardère, Faust, le Bossu, les Pardaillan, la Révolution de 1830, la Prise de Constantinople, Jef au harem, la Muette de Portici, la Dame aux Camélias et le Landjuweel étaient les piè­ces qui figuraient le plus souvent au pro­gramme. On y voyait, sans le moindre étonnement, apparaître Léopold II, inévi­tablement flanqué du baron Lambermont, le bourgmestre Charles Buls, Godefroid de Bouillon, le Juif errant, l'archange Saint-Michel, le Sultan — on ne savait pas lequel, mais cela n'avait pas d'impor­tance — Zotte Louis, Poléon, Scheile Gust, Tancrède, Pacha Crout, Ad-del-Ka-der, Den Neus, le Colonel commandant les Chasseurs éclaireurs de la Garde Ci­vique, c'étaient les rôles les plus populai­res du moment. L'apothéose aux feux de Bengale, qui avait plusieurs fois failli met­tre le feu au théâtre et dont la fumée chassait les souris et les rats de leurs trous, n'en était attendue qu'avec plus d'impatience.

La scène Le suffrage universel, une des plus célèbres du répertoire, donne une excellente idée des chefs-d'œuvre de l'époque. Elle se passait au Palais de Bru­xelles et mettait en scène Léopold II et l'inévitable baron Lambermont dans un décor fantastique, fruit de la féconde et inquiétante imagination de l'auteur. Au lever du rideau, Léopold II était assis en uniforme de général dans un fauteuil. En face de lui, de l'autre côté de la table, se tenait debout, en jaquette, le baron Lambermont. Tous deux étaient parfaite­ment reconnaissables. On entendait un long murmure.

    Que se passe-t-il donc, Lamber­mont ?

    Sire, c'est le peuple qui gronde sous tes fenêtres.

    Qu'est-ce qu'ils veulent encore une fois, Lambermont ?

    Sire, c'est pour le soufflage (1)

    Mais, Lambermont, c'est pas mes oignons, dis-leur qu'ils vont trouver les ziverers d'en face (2).

Ici la salle marquait son approbation unanime en applaudissant à tout rompre.

    Och, Sire, recevez tout le même une délégation.

    Moi, je veux bien, mais il drache en­core une fois et y vont tout salir. A combien qu’ils sont, donc, Jules ? (3)

    Ils ne sont qu'à qu'un, Sire.

    Eh bien, alors qu'ils entrent deux par deux, qu'ils essuient bien leurs pieds et que le dernier, il ferme la porte. Viens avec dans la salle du Trône.

Et le rideau tombait sans qu'on ait pu assister à la réception de la délégation.

Les chœurs étaient évidemment chantés par la famille Toone et étaient accompa­gnés à l'accordéon par un artiste du cru qui prenait certaines libertés avec les partitions; au besoin, la salle renforçait les chanteurs en perte de vitesse. Le spectaclese donnait dans une cave assez spacieuse, dans laquelle on dégringolait, à ses risques et périls, par une échelle-escalier-tobogan. Ceux qui étaient au pre­mier rang — les places les moins chères car on y recevait les projectiles tirés trop courts, en principe, destinés aux acteurs

— étaient assis sur un banc dont le siège était constitué par une planche de 10 cen­timètres de largeur qui se trouvait à 25 centimètres au maximum au-dessus du sol et voyaient le spectacle à condition d'écarter suffisamment les genoux. A par­tir du sixième ou du septième rang, on était assis presque normalement mais la largeur des banquettes allait en diminuant, aussi les spectateurs des derniers rangs

— les places les plus chères — étaient installées avec tout le confort qu'ont les poules sur leur perchoir. Les derniers venus, ou les plus malins, se tenaient de­bout derrière, c'étaient les loges de face, ou le long des murs, à droite, les loges de côté; à gauche, les baignoires.

Des sociétés de bienfaisance, des amis du Folklore, des cercles privés très hup­pés, des artistes, etc., y donnaient des galas. Comme le texte n'en était pas à un anachronisme, à un non-sens et en­core moins à une hérésie en plus ou en moins, tout le monde s'amusait de tout son cœur.

(1) suffrage universel

(2) Chambre des Députés

(3) Lambermont ne s’appelait pas Jules

 

On en sortait fourbu et éreinté, après deux heures d'encaquement dans des positions invraisemblables, mais on en parlait pendant longtemps et on ne manquait pas d'y envoyer ses amis. On avait bien essayé d'organiser des repré­sentations ailleurs, mais le déménagement faisait perdre à Toone une partie de ses moyens et les scènes jugées les plus amusantes et les plus spirituelles dans l'atmosphère de la cave devenaient com­plètement idiotes dans une salle conforta­ble. Au cours de ces galas, il était d'usage d'accueillir l'arrivée du traître sur la scène par la projection de poignées de maïs, dont, malgré les nettoyages les plus mi­nutieux, on retrouvait encore des semai­nes plus tard, des grains dans les vête­ments. Quand la chute du maïs prenait les proportions dévastatrices d'une forte averse de grêle, Toone criait :

— Si vous jetez encore sur mon théater, je ne joue plus...

Mais c'était là pure galéjade. Les jaloux et les mauvaises langues prétendaient que l'épicier du coin lui payait une ristourne sur la vente du maïs les jours de gala. Quoiqu'il en soit le produit du balayage lui permettait certainement de nourrir ses pigeons pendant au moins quinze jours. Les autochtones n'hésitaient pas à témoi­gner leur façon de penser au traître par des procédés plus énergiques encore. La langue utilisée était évidemment le Marollien, qui, d'après Dupontiau, n'est pas un patois flamand, mais bien un mélange à parties variables de mauvais français pro­noncé à la flamande et de flamand de toute provenance prononcé à la française, relevés de mots d'origine étrangère, souvenirs des différentes dominations sous lesquelles vécurent nos ancêtres et déformés par l'usage ainsi que de termes autochtones  absolument  intraduisibles. Bien entendu, certains personnages, no­tamment Léopold II, Lambermont et quel­ques autres seigneurs et dames de haute volée ne parlaient qu'un impeccable fran­çais ainsi qu'on a eu l'occasion de s'en rendre compte par la scène du Suffrage universel.

 

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marionnettes de Toone

Toutes les salles de danse du quartier étaient précédées d'un café où les dan­seurs venaient, non pas se reposer, car il y avait un banc fixé au plancher le long des deux côtés latéraux de la piste à cet effet, mais se rafraîchir rapidement. Il était entendu qu'on n'allait pas là pour boire mais pour frapper, terme qui signi­fie danser en se tenant par les épaules. Ce n'est que plus tard, en effet, après la grande guerre 1914-1918 que la valse, la polka, le boston firent leur apparition et éliminèrent bientôt le classique frappen. Ces ébats chorégraphiques commençaient à 3 heures de l'après-midi les jours de fête, à 8 heures du soir en temps ordi­naire et se prolongeaient jusqu'à 1 heure du matin. Le règlement intérieur de ces salles de danse était très strict et appliqué avec la dernière rigueur.

Les candidats danseurs devaient être vêtus correctement et se conduire conve­nablement. Tous ceux qui avaient bu ou­tre mesure, ce qui était rare, et les jaloux qui cherchaient noise à l'un ou l'autre concurrent, ce qui était fréquent, se trou­vaient subitement encadrés de deux soli­des veurvechters en manches de chemise, chargés de la police de la salle. Ceux-ci les conduisaient d'abord au comptoir pour y régler leur dû, après quoi, ils l'accom­pagnaient jusqu'à la porte en l'engageant vivement à aller exercer ses talents ail­leurs. Ceux qui récidivaient ou qui s'étaient bagarrés étaient expulsés manu militari et, au besoin, confiés aux bons soins de la police communale. Tout le monde pouvait venir danser et s'amuser, étant entendu que si la crotje (1) invitée déclinait l'invitation qui lui était faite, il n'y avait pas à insister. Les internes de l'Hôpital Saint-Pierre avaient un libre par­cours mais ils ne l'utilisaient que pour montrer la salle à un ami qu'ils pilotaient au cours d'un séjour dans la capitale. Ils allaient jeter un coup d'œil sur la piste — le patron ne manquait jamais d'insister sur la valeur de son orchestrion — après quoi, ils prenaient un verre dans le café. Pour eux, il y avait toujours de la place, on se serrait un peu plus ou l'un ou l'au­tre client d'une quelconque consultation offrait son siège avec empressement quit­te à le récupérer à leur départ. Le patron les accompagnait jusqu'à la porte et les remerciait vivement de leur visite.

Au milieu de la danse, qui durait assez longtemps, l'orchestrion s'arrêtait brus­quement et le ou les receveurs criaient solde, terme marollien qui voulait dire paiement de la redevance. Cette opéra­tion, qui se faisait en un temps record, terminée, l'orchestrion se remettait à jouer ou plutôt à sévir. On pouvait, d'ail­leurs, acheter à prix réduit un carnet de tickets à l'entrée et pendant un certain temps, dans les salles les plus modernes on appliquait sur l'avant-bras des danseu­ses un cachet de couleur différente sui­vant l'heure d'entrée. Cette innovation tomba rapidement en désuétude, les maî­tresses de maison bruxelloises n'appré­ciant pas beaucoup d'être servies pen­dant 48 heures — le temps que cela s'efface — par du personnel féminin tim­bré aux avant-bras.

dancing rue haute

Dancing Belle Vue rue Haute

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Il existait de nombreuses fritures, où le client pouvait consommer, à des prix fort abordables, un certain nombre de plats :

Potage, moules marinières avec ou sans frites, fricadelles, rollmops, harengs et raie à la daube, et, dans certains établis­sements, carbonnades flamande et autres spécialités du terroir. Des marchands am­bulants, portant un tablier blanc immaculé, visitait les estaminets du quartier of­frant en vente des œufs durs, des crabes, des crevettes et des gaufres diverses. A la saison propice, en décembre et en jan­vier notamment, l'odorat était agréable­ment (hum ! hum !) fouetté par le parfum des caricoles qui cuisaient dans de grands bassins reposant sur des réchauds de braises. Sur d'autres charrettes ambu­lantes se trouvaient des casseroles de moules fortement poivrées qu'on pouvait consommer, une fois la redevance forfai­taire payée, jusqu'au premier accès de toux. L'indigène parvenait généralement à en ingurgiter une bonne portion avant d'être éliminé; tous ceux qui n'étaient pas du quartier, et dont la bouche n'avait pas été tout récemment rétamée, parvenaient à grand-peine à en absorber une bonne douzaine avant le signal d'alarme.

(1) Demoiselle du quartier, terme qui n'a rien de péjoratif mais plutôt amical.

(2) Boulettes de viande cuites à la poêle et fortement assaisonnées.

caricoles

 

 

 

marolles (11)

 

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moules parquées

Les Capucins, de Bruine Pater, étaient fort connus et très respectés dans le quartier; il en était de même des Soeurs de Saint-Vincent de Paul et des Petites Sœurs des Pauvres, plus accessibles en­core aux misères humaines et à qui les matrones faisaient leurs confidences, co-ram populo au milieu du trottoir ou sur le seuil de l'impasse. Les autochtones n'admettaient pas que ces saintes filles, qui faisaient un bien énorme dans le quar­tier, portent des paquets encombrants;

Ils les débarrassaient presque de force de leur fardeau dont ils ne se séparaient qu'une fois celui-ci déposé dans le cou­loir du couvent ou remis entre les mains du vieux portier de l'hospice.

nones et frites

 

 

Le personnel de l'Hôpital Saint-Pierre jouissait, bien entendu, lui aussi, d'une grande popularité. Comme les internes et externes étaient toujours plutôt en retard qu'en avance, on ne leur escroquait ja­mais une consultation en rue, mais, on leur annonçait une prochaine visite et l'on s'informait du jour et de l'heure de pré­sence de celui pour lequel on avait une préférence. Je suis quâ même si bien ha­bitué avec lui. Souvent un morveux quel­conque se précipitait dans leurs jambes au risque de les faire dégringoler à seule fin de leur donner la main. La mère qui, l'avait envoyé et qui se tenait sur le pas de sa porte ou de l'impasse, criait alors sa reconnaissance en disant : Vous l'avez quâ même bien réchappé tout comme s'il s'agissait d'.un vieux pneu ou encore ;

C'est seulement dommage qu'il n'est pas aussi braaf qu'il est fort, ou autre formule lapidaire du même tonneau. On ne recon­naissait évidemment ni le loupiot, ni sa mère, on ne savait pas de quoi on l'avait soigné, ni comment on l'avait guéri, mais enfin cela faisait plaisir.

 

 

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Ancienne entrée de l'Hôpital Saint Pierre face à la rue des Vers

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Service Sténion en 1912 à l'Hôpital Saint Pierre

Les Marolles étaient desservies par un omnibus de pavé qui reliait la Bourse à la porte de Haï, en suivant toute la rue Haute. Seuls, les étrangers au quartier et les personnes âgées ou trop chargées l'utilisaient, ces dernières dans la partie accidentée du trajet seulement, de la Bourse à la place de la Chapelle. Les autochtones, qui n'étaient jamais pressés le prenaient rarement; il était bien plus agréable de flâner le long des boutiques et de prendre l'air. Les femmes avaient, de plus, le plaisir de bavarder et de dire du mal du prochain et les hommes de boire un pot dont le prix correspondait exactement à celui du parcours en omni­bus. A force de faire le trajet, les perche­rons connaissaient les endroits dangereux, ils ralentissaient d'eux-mêmes près des déballages en plein air, qui, occupant les trois-quarts du trottoir, obligeaient les pas­sants à emprunter la chaussée, et surtout aux approches de la rue Nôtre-Seigneur, d'où les gosses, toujours en retard pour aller à l'école et profitant de la pente accentuée de la venelle, débouchaient en trombe sans s'inquiéter le moins du monde des dangers de la circulation. Quand les chevaux estimaient ne pou­voir arrêter à temps malgré un vigou­reux freinage de leurs croupes, ils en­voyaient d'un coup de tête énergique dans la direction du trottoir le poivrot qui ne s'était pas garé à temps. Le cocher rou­geaud, qui était du quartier, tournait la manivelle du frein comme s'il ce fut agi d'un moulin à café. Il connaissait la plu­part des candidats écrasés, toujours les mêmes d'ailleurs, et après leur avoir dé­coché l'une ou l'autre injure, prenait à témoin le voyageur, le facteur ou le poli­cier qui se trouvait à côté de lui sur la plate-forme.

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Années 30 au n°4 rue Notre Seigneur

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Rue de la Chapelle en 1922 publicité pour un cinéma

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Ancienne brasserie des Brigittines...avec écrit au mur :

Den Hemel Drinkt De Aarde....(je sais plus) Waarvoor zouden wij niet drunken (si quelqu'un peut me donner l'expression exacte...merci)

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Les principales fêtes des Marolles étaient la Scholle Kermis qui se tenait place de la Chapelle et débordait sur les rues avoisinantes, et, à l'occasion de la­quelle les échoppes, et même certains cafetiers, offraient à leur clientèle des plies séchées plus dures que l'acier chro­mé et plus salées que l'eau de la mer Morte. Il en résultait naturellement une soif intense et quasi inextinguible exigeant une ré humidification systématique et ré­pétée de l'organisme.

kermesse au tonneau 1925  n°314 rue Haute
Kermesse aux tonneaux en 1925 rue Haute n°314

La Procession de Notre-Dame de la Chapelle, qui parcourait le quartier à l'As­somption, constituait un des événements les plus importants de l'année. Les com­muniantes étaient invitées à y participer et comme les fillettes, en raison de la date avancée de la première communion et du mauvais temps habituel en avril et mai, n'avaient pas eu l'occasion d'exhiber, comme elles l'espéraient bien, la première robe longue, le voile de tulle et les crolles qui mettaient leur tête en papillotes huit jours à l'avance, toutes voulaient y assis­ter. Et comme Fintje ou Soiske étaient si bien en blanc et qu'il est naturel qu'on désire en avoir pour son argent, la famil­le entière s'arrangeait pour les admirer au moins trois fois : à la sortie de l'église d'abord, rue Haute ensuite et, grâce à une course éperdue par la rue Saint-Ghislain qui, heureusement, était en forte pen­te, rue Blaes. C'est à cette occasion éga­lement que les statues de la Vierge, qui ornaient sous divers vocables les façades des maisons d'angle de pas mal de rues du quartier, étaient ornées de fleurs, de rubans et même de serpentins.

 

 

 

 

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1905 au coin de la rue Haute et le bld de Waterloo

L'expédition du corps des Chasseurs de Prinkères (1) en direction de l'Espinette où le régiment n'arrivait jamais et auquel les Marolles fournissaient au moins deux compagnies fortement étoffées au départ, réduites à quelques branlantes unités au retour, était question d'amour-propre de quartier. Après l'assaut du Fort Jaco, on se remettait des fatigues de la journée, des marches et des contremarches dans les cafés et estaminets des environs, qui, en raison de cette soirée annuelle, s'étaient approvisionnés en conséquence.

C3 A droite -Pit-Rosine-JEAN- Rue de la Prévoyance

 

 

vive la lessive

 

Les dames de la Marolle avaient éga­lement une grande sortie annuelle. Elles épargnaient toute l'année durant pouf pouvoir louer un char à bancs qui les conduisait, par étapes, bien entendu, à Louvain, le jour de la célèbre kermesse. Seuls deux représentants du sexe mâle étaient autorisés, ou plutôt largement payés pour accompagner le break : le co­cher et un joueur d'accordéon qui jouait des dontjes et les airs à la mode pendant tout le trajet. Si les Marolliennes atten­daient ce jour de liberté avec impatience, il en était exactement de même de leurs maris qui n'étaient pas fâchés d'être tran­quilles une bonne partie de la journée qu'ils employaient à leur guise sans avoir à fournir à leur rentrée des explications toujours assez difficiles à faire avaler.

KermesseauxBoudins

 

le fauché

Plus calme, plus saine, mais au moins tout aussi fatigante était la marche forcée que la Marolle entière, hommes, femmes et enfants, exécutait chaque année pour assister au grand feu d'artifice qui clôtu­rait les fêtes de Bruxelles. Ce feu d'arti­fice se tirait à 11 heures dans l'île Robinson, au bois de la Cambre, dont toute communication était coupée avec les ri­ves dès 8 heures du soir. A partir de 10 heures, toute l'étendue des pelouses, et elle était énorme, était occupée par les assistants, appartenant d'ailleurs à toutes les classes de la société. Ce soir-là, le souper était expédié en vitesse dans tout le quartier. Dès 8 heures 30, la Ma­rolle émigrait en une longue colonne inin­terrompue qui escaladait en silence les pentes de la rue de la Victoire où de la chaussée d'Alsemberg, qui était trop raides pour que l'on puisse chanter en cours de route. A partir de l'avenue Louise, cela allait beaucoup mieux et les accordéons commençaient à se faire en­tendre; ensuite d'un accord tacite, les Marolliens abandonnaient les trottoirs et l'allée des promeneurs aux habitants de Bruxelles et des faubourgs, mais en échange avaient la disposition exclusive de la large allée des cavaliers qu'ils sui­vaient jusqu'au lac. Le lancement des fusées était accompagné de ho ! et de ah ! Admiratifs, les pièces montées étaient commentées avec passion comparée à celles des années antérieures et il était commun que tout le monde se bouchait les oreilles pour ne pas entendre la péta­rade infernale du «bouquet» final. De temps à autre, un gosse néophyte qui s'était endormi sur l'herbe se réveillait en sursaut au son du canon et se mettait à pleurer; la menace de le laisser seul à la maison l'année prochaine asséchait ses larmes à la seconde même et, réfugié dans les bras de son père ou dans les jupes maternelles, il regardait de tous ses yeux, peut-être pas très rassuré mais certainement intéressé et surtout content d'être si tard dehors. Si l'on était parti en gros, on revenait en détail, le père et la mère avec les tout jeunes, les ado­lescents en groupe, les amoureux à deux. Pas moyen de se perdre, la Marolles re­tournait en colonne comme elle était venue par le même chemin, il n'y avait qu'à suivre la file. Si, d'aventure, un gosse manquait à  l'appel, les parents ne s'en faisaient pas le moins du monde, ils sa­vaient parfaitement que le ket serait ra­mené à domicile par un concitoyen; d'ail­leurs, une fois entré dans la rue Haute, le perdu retrouvait son cadre habituel et re­gagnait le domicile familial à toutes jam­bes.

1885

 

 

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L'ouverture de la foire du Midi, circon­stance exceptionnelle qui amenait les Ma­rolliens à quitter leur territoire, sur lequel ils se rabattaient à la nuit tombante éreintés, affamés et assoiffés, était également occasion de ripailles. Il en était de même de la classique et annuelle kermesse aux boudins en prévision de laquelle la plu­part des estaminets avaient fondé une cagnotte et à laquelle participaient non seulement leurs clients mais aussi tous les membres de la famille au-dessus de sept ans. Ces deux dernières fêtes se ter­minaient par des indigestions fantastiques accompagnées de crises allant de l'ivres­se sentimentale et larmoyante au delirium tremens ainsi que d'empoisonnements par les moules, qui mettaient le service de garde de l'Hôpital Saint-Pierre en état de mobilisation générale pendant vingt-quatre heures.

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les siamois du grand musée anatomique du Dr Spitzner

Grande attraction à la foire du midi...le musée ambulant du Dr Spitzer où l'on y voyait les frères siamois

Heureusement, que les vieux infirmiers qui assuraient la garde depuis bien des années et en avaient vu de toutes les cou­leurs et de toutes les dimensions, con­naissaient leur affaire dans les moindres recoins et, en vieux routiniers, aidaient complaisamment et très discrètement l'in­terne dont ils surveillaient attentivement, mais sans en avoir l'air, les moindres ges­tes. Avant que l'interne n'arrive, ils avaient déjà questionné le patient, qui, la plupart du temps, avait à peine franchi le seuil de la salle qu'il expliquait son cas dans tous les détails. Ainsi, la température était prise et le diagnostic posé :

— Cela doit être une angine, Monsieur le Docteur.

Et quand l'interne finissait d'examiner la gorge, l'infirmier tendait déjà au client le verre de gargarisme approprié et pré­parait l'enveloppement humide. Le nou­veau n'avait qu'à se laisser faire, et com­me il était assez intelligent pour oublier un paquet de cigarettes à peine entamé sur le pupitre en descendant de garde, tout le monde, y compris le patient, y trou­vait son compte. Par contre, une fois l'in­terne suffisamment rôdé, ils continuaient à l'aider mais le laissaient tirer son plan...

Les locaux du service de garde de St Jean étaient fort dispersés; on n'avait jamais pu les réunir, car on était depuis des années à court de place, et on esti­mait, et probablement avec raison, qu'il était tout à fait inutile de faire d'impor­tantes modifications à un bâtiment appelé à disparaître.

le noctambule

 

 

 

marolles (6)

A Saint-Pierre, les services étaient très bien conçus et fort bien aménagés, pour l'époque tout au moins. Le couloir, qui s'ouvrait à gauche dans le grand vesti­bule d'entrée, en face de la conciergerie qui occupait le côté droit du vestibule, desservait la salle de garde et ses an­nexes. Au fond de ce couloir, passé la salle de garde, se trouvait un large esca­lier de pierre conduisant au premier étage et qui débouchait dans un grand vestibule desservant ce qu'on appelait assez pom­peusement d'ailleurs le quartier de l'inter­nat. Du côté cour, se trouvait un fumoir-salle de réunion très spacieux, pourvu de fauteuils confortables, d'une bibliothèque, de petites tables et de sièges permettant aux amateurs de jouer aux cartes

— c'était encore l'âge d'or du whist.

Le service de garde de Saint-Pierre était, de l'avis unanime, très dur; mais personne ne songeait à s'en plaindre car il était intéressant et varié, aussi, les pla­ces d'interne étaient-elles très courues. Le service intérieur, interventions d'ur­gence non comprises, nous valait de trois à quatre nuits assez mouvementées par semaine, entraînant chacune quatre à cinq appels par nuit au chevet des opérés ré­cents, des malades adultes graves et des enfants.

voyage scolaire en 1936 départ pl Rouppe pour la cambre
voyage scolaire dans les années 30...départ place Rouppe pour le bois de la Cambre

Certains jours étaient régulièrement bien plus agités que les autres, c'était le cas du samedi, jour de la paie hebdo­madaire, à partir de 6 heures, moment où l'on finissait le travail, car les week-ends n'avaient pas encore débarqué sur le continent à cette époque. On commen­çait par boire les centimes, on entamait ensuite le franc suivant et la réaction en chaîne continuait... Le dimanche et le lundi la garde extérieure de l'Hôpital Saint-Pierre connaissait la grande vogue. N'oublions pas que la loi Vandervelde n'existait pas. Les journaux politiques belges signalaient de temps à autre avec un ensemble touchant que les ouvriers, et même pas mal de petits employés français tuaient chaque matin /e vers en absorbant, à jeun, une ou deux chopines de vin blanc, mais les bons apô­tres se gardaient bien de dire que tout Marollien, digne de ce nom, et sur ce point ils avaient une haute conception de leur standing, sifflait au minimum deux ou trois clamottes en se rendant à son tra­vail.

La jeunesse buvait mais sans s'eni­vrer. Certes, les crotjes et leurs soupi­rants dansaient à perdre haleine du sa­medi au lundi, suivant une courbe dont le point culminant se situait le dimanche soir, mais la réhydratation nécessaire s'effectuait au moyen de bières exclusi­vement locales, peu alcoolisées, et sans autre effet qu'un résultat diurétique re­marquable. La vogue du moment allait au siphoné, mélange à parties égales, de faro et d'eau gazeuse. Les patrons des salles de danse, pour lesquels les bagarres pre­naient l'allure d'un cataclysme dévasta­teur, avaient soin de ne pas débiter d'alcool.

Quant aux coquelets, ils ne buvaient pas faute de nickels d'abord, ensuite, parce que les baes des cafés qui n'aimaient pas d'avoir des observations à ce sujet, leur servaient juste de quoi ne pas mourir de soif, et, enfin et surtout, parce qu'ils ris­quaient fort de rencontrer un membre de leur famille qui n'aurait pas hésité à les mettre à la porte d'un endroit où ils estimaient être chez eux. Ils se battaient rarement de peur d'abîmer davantage un physique, déjà souvent ingrat. Par contre, vers la fin de la soirée, à la sortie des salles de danse, il arrivait aux mâles de régler entre eux l'une ou l'autre petite af­faire sentimentale. Cela se faisait à la loyale, à coups de poing, parfois à coups de bouteilles, vides bien entendu, jamais au couteau. Les yeux pochés, les nez plus ou moins de travers, les dents cassées, les plaies du cuir chevelu, très spectacu­laires en raison des hémorragies qu'elles entraînaient, les plaies de l'arcade sourcilière, etc., en constituaient les princi­paux résultats. Les commotions cérébrales et les fractures étaient beaucoup plus sou­vent le résultat de chutes sur le trottoir ou de prises de contact avec le bord tran­chant de celui-ci plutôt que de la bagarre. Ces messieurs constituaient, avec les pochards, auxquels force nous est bien de réserver un paragraphe spécial, la clien­tèle de 11 heures du soir à 1 heure du matin, période au cours de laquelle on avait souvent à faire face à un sérieux coup de feu.

Les pochards fournissaient, et de loin, la majeure partie de la clientèle de la garde extérieure. La courbe de fréquence s'amorçait au début de la soirée du sa­medi, montait en pente raide pour devenir stable le dimanche vers minuit et finissait en apothéose le lundi entre 10 heures du soir et le mardi 1 heure et demie du ma­lin. Après quoi, elle tombait à pic, en pente plus raide que la Justice. Ce tracé était classique et parfaitement normal puisque le lundi soir était le troisième jour de sortie.
marolles (14)

 

rue haute
Rue Haute

La plupart des femmes mariées, et pourquoi pas les autres, accompagnaient leur homme au café le dimanche et le lundi, et, la plupart du temps, la marmaille, qu'on ne pouvait laisser au logis, de peur qu'elle n'y flanque le feu, escortait les auteurs probables de leurs jours. Les «nourrissons étaient également de la partie, et, quand les moutards étaient à la période de dentition et qu'ils se mon­taient quelque peu difficiles, on ne man­quait pas de leur frotter les gencives au moyen du doigt, avec lequel on s'était gratté l'instant d'avant, trempé dans le verre de genièvre maternel, remède d'une efficacité démontrée et tellement efficace flue les médecins se refusaient à l'em­ployer pour ne pas perdre leur clientèle enfantine. Il était aussi courant que l'on calme ceux que ce régime Spartiate dégoûtaient au point de les rendre insup­portables, en leur instillant dans le bec un peu de faro ou de lambic doux, ce qui, d'après les parents et les grands-parents, qui avaient éprouvé avant eux tes bienfaits de la méthode, avait le double avantage de les faire taire et de les... fortifier. Car, c'était un article de foi, ou plutôt un dogme, que la bière rend fort, ce que les Anglais ont mis cinquante ans a traduire en une formule publicitaire. Suant à ceux qui savaient se tenir plus tu moins sur leurs quilles, nous parlons les loupiots, bien entendu, ils jouaient par terre dans le café, sur le trottoir ou dans le site nautique, particulièrement attrayant, de la rigole où se rencontraient en parfaite entente leurs bateaux en pa­pier et leurs fonds de culotte. Ce qui ne te empêchait en rien, bien au contraire, le venir quémander plus souvent qu'à leur tour, une gorgée de bière qu'on leur distribuait parcimonieusement tout en les abreuvant beaucoup plus de durs propos, d’ailleurs parfaitement mérités. Repus de fatigue, ils s'endormaient sur place et c'était un véritable drame de les réveil­ler au moment de rentrer au bercail. Le retour de la mère qui portait le plus jeune en vrac sur les bras, les autres suivant à la file indienne, s'effectuait bien avant ce­lui du mâle qui devait assister à la fermeture de l'établissement. Rien d'étonnant après cela que notre taux de morta­lité infantile ait été à ce moment un des plus mauvais de l'Europe. Il se situait à peu près sur le plan de celui des Etats balkaniques les plus arriérés.

Les pochards professionnels se divi­saient en trois sous-classes — leur seule caractéristique commune étant qu'ils n'ar­rivaient jamais par leurs propres moyens à l'hôpital ; ils y étaient amenés, à charge de revanche, par des samaritains, mem­bres de la même confrérie, ou par la so­lide poigne d'un archer du guet commu­nal. La façon dont l'agent le tenait cons­tituait un diagnostic certain. S'il le soute­nait, le bras passé sous l'aisselle, c'est que le poivrot présentait un danger possi­ble pour lui-même ou pour autrui comme le disait le spirituel Commissaire de po­lice du quarter. Si le garde ville le tenait solidement au collet, c'est qu'il avait dé­moli quelqu'un ou quelque chose. Si deux policiers le traînaient en lui immobilisant à la fois les bras et les poignets, c'est qu'il y avait eu bagarre. Il arrivait parfois, même souvent, dans ce dernier cas, que son adversaire, escorté lui aussi de la même façon et avec les mêmes égards, fasse son entrée à la salle de garde. Les agents, une fois leur homme confié aux soins énergiques et dévoués de Messieurs les internes, se retiraient dans le corri­dor, s'asseyaient sur le banc mis à leur disposition et y attendaient patiemment que leur client soit remis en état d'être écroué sans danger de complications ul­térieures.

rue aux laines (partie disparue)

partie disparue de la rue aux Laines

Lomem et Polyte, les deux infirmiers qui avaient vu défiler à la garde deux générations de médecins et qui étaient invariablement de l'avis que le fils ne va­lait pas le père car ça c'était un homme, Môssieu, faisaient, à l'instant même et sans appel, le triage des cas. Celui qui se montrait inquiet, apeuré, qui regardait au­tour de lui avec un effroi visible surtout depuis l'exit de l'agent — dont la pré­sence le rassurait quelque peu — qui faisait le geste d'écraser quelque chose sous le pied ou de repousser du bras un ennemi  invisible,  était  immédiatement l'objet de leur attention spéciale et l'on s'occupait de lui en tout premier lieu avant que la situation ne s'aggrave.

    Qu'est-ce que vous voyez, des arai­gnées, des rats, des serpents ?

Chaque  candidat  au  delirium  tremens (1) avait ses préférences. La réponse ne se faisait pas attendre et sous prétexte de le mettre à l'abri dans le coffre-fort, les infirmiers l'amenaient rapidement, et en général sans difficulté, dans le cabanon aux murs et à la porte rembourrés servant de local d'attente des aliénés en attendant leur transfert à l’asile. Après les avoir débarrassés de tout ce qui était susceptible de les blesser et avoir soigneusement clos la porte, ne restait plus qu'à attendre la fin de crise.

 

Immédiatement après les excès de boissons venait, dans l'ordre de fréquence, les empoisonnements par les moules ou plutôt les phénomènes allergiques dus à leur absorption en quantité massive, car faut avouer qu'il aurait été étonnant 'il n'y eut eu, s'il s'agissait réellement empoisonnement, qu'un ou deux cas sur les quelques cent à cent cinquante portions que débitait chaque friture entre 6 heures et minuit les samedis, dimanches et lundis. Le vendredi, la consommation signait des proportions fantastiques, non seulement les fritures fonctionnaient maximum de rendement, mais la consommation à domicile était quasi générale ; sept ménages sur dix en moyenne.

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Ceux-ci allaient se fournir, soit aux échoppes de la place de la Chapelle, soit au canal de Willebroeck, où, chaque semaine, des bateaux hollandais venaient ravitailler les amateurs. L'unité de vente était le seau. Les empoisonnés arrivaient à l'hôpital au premier malaise, absorbaient une grande chope de solution sulfate de cuivre, après quoi, il suffisait d'attendre quelques minutes pour que le repas, frites comprises, ressorte.

On recourait parfois à la piqûre d'apo-morphine, mais c'était fort rare. II ne se passait pas de jour où l'on ait à traiter deux ou trois cas toujours avec le même succès ; du vendredi au lundi soir, la moyenne variait de 20 à 25. Il y avait des innés, notamment un poseur de téléphones et un cocher de fiacre, qui savaient parfaitement bien tous les deux qu’ils étaient pincés chaque fois qu'ils mangeaient leur plat favori, et qui, malgré cela succombaient à la tentation au moins une fois la semaine. Ces deux clients entraient dans la salle de garde, disaient à infirmier de service qu'il était inutile de sonner l'interne ni de se déranger, qu'ils savaient où était la bouteille et qu'ils se serviraient eux-mêmes. L'infirmier levait le nez de son journal, le temps de vérifier si le contenu de la chope que se sait l'empoisonné avait bien la couleur bleue requise; après quoi, il reprenait sa lecture. Quand l'interne descendait à la garde appelé par un autre patient, l'infirmier lui signalait le passage de l'abonné dont il connaissait les nom et adresse par cœur, ainsi que l'heure de son passage, renseignements qui devaient être signés au registre par l'interne de sevice.

La pathologie marollienne reconnaît trois sorte de delirium : un très mince (tremens), un mince et un castar.

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Merci à Jean-Pierre Roels pour le texte.....

Commentaires

félisitations Félicitation Sophei, un vrai livre d'histoire pour les Bruxellois qui oublient bien souvent leurs origines.
Continue comme ça.
Encore, encore

Écrit par : jeanke | 01/02/2007

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ça c'est de l'histoire Nog Sophee, encore Sophie, Mais ou tu va chercher toutes ses histoires, qui nous rappellent tans des souvenirs

Écrit par : pitje bouboul | 01/02/2007

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... Merveilleux et savoureux blog !
Bonne soirée
Claude

Écrit par : Claude | 01/02/2007

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sensationnel, mais pourquoi ne pas couper ces longs textes en plusieurs jours ? J'ai toujours peur de rater quelque chose parce que je n'ai pas assez de temps pour tout lire.
Toujours ma mère (celle dont j'ai parlé à propos de l'incendie de l'Inno) travaillant comme infirmière sociale dans les marolles m'a raconté plein d'anecdotes (elle a 95 ans pour l'instant), notamment à propos du Café Le BOssu, rue Haute où les indigents dormaient "à la corde", donc sur le banc, appuyés sur une corde tendue et le matin, le patron détachait la corde, les dormeurs "plongeaient" ce qui les réveillait tout de suite...

Écrit par : danielle | 02/02/2007

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indigents au bossu Chere Mme Danielle , je crois que vous confonder "indigents" et "zatekut, poivrot" moi j ai bien connu le café Au Bossu ainsi que ces patrons et croyer moi ce n etais des medicaments ou des des premiers soins que l ont servaient au comptoir!!!!!!

Écrit par : francis | 02/02/2007

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Super poste !!! Un bon we Sophie, gros bisous

Écrit par : Charles | 02/02/2007

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Grâce a vous Sophie, je peux revoir le passé de mes parents et revivre de bons moment, comme si c'était eux qui me racontaient leurs souvenirs.Rues Philantropie,du Lavoir,le Vieux Marché,les Marolles que de beaux souvenirs.Merci de nous faire revivre tout cela.BRAVO!!!

Écrit par : bravo- magnifique | 02/02/2007

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salut, Voilà, après deux semaines à Gran Canaria je suis de retour à la maison.
Dis moi quel horreur le Dr Spitzer!!
Bon week-end à toi

Écrit par : Bruno | 03/02/2007

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à Francis les "indigents" sont des pauvres, pas des malades. Bien que pauvreté = maladie et dans ces temps-là et ce quartier là = alcoolisme aussi, comme dans toutes les grandes villes de l'époque (voyez Paris et londres au début de l'autre siècle) Des gens qui ne pouvaient aller nulle part ailleurs parce qu'ils n'avaient vraiement rien. Ce souvenir remonte à 1936. le vôtre est-il aussi ancien?

Écrit par : danielle | 03/02/2007

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A Mem JE SAIS TOUT(DANIELLE) Je n ai jamais vecu a Londre ou a Paris, mais a la marolle oui!!! et vous je ne crois pas! La clientele du Bossu étais des paumés et des soulards .et si moi je confond Indigents et malade, vous vous confonder le Bossu avec le cirque Bouglionne ! car l histoire de dormir sur la corde OU A LA CORDE comme vous dite ce n est qu'une blague. NON les personnes qui s'endormait c'etais sur un bancs la tete sur la table et cela apres avoir pris une bonne cuite, et ne croyer surtout pas que pauvreté= automatiquement alcolisme car a l'époque beaucoup de gens étais pauvre sans jamais avoir été alcoliques .
Alors vos expliquations a la mormoilenoeud vous pouvez les garder pour vous.
Bien a vous!!!
Un vieux Marollien pauvre et fiere de L'etre
Francis.

Écrit par : francis | 03/02/2007

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Bei den boelt L'histoire de la corde date de bien avant la guerre.
Elle est bien réelle. La fille de la patronne de l’époque (qui as 80 ans aujourd’hui), me la encore expliqué la semaine dernière.

Écrit par : Jeanke | 03/02/2007

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Virus "sch....kut" Chère SOFEIKE, mon TITI, je constate que le blog est pollué par votre intermédiaire par le virus "sch....tkut". Ce virus assez répandu est facilement reconnaissable, se cachant sous un nom quelconque il est très sournois. Il est aussi fort gonflé. Gonflé par du...vent, beaucoup de vent, rien que du vent, mais un vent mauvais qui veut soulever la polémique, la discorde et la mauvaise foi. La SEULE défense contre ce virus c'est de se pincer le nez, de fermer les yeux et de passer outre !
Cool, cool, à bientôt mes Chaukess. Gilbert

Écrit par : Delepeleere | 03/02/2007

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C'est TITI qui a geschoept la corde ! na Moi, j'ai CONNU parfaitement le café "LE BOSSU" (la mère, les enfants, etc) car je suis né rue de la Porte Rouge...Je ne suis CERTAIN que d'UNE CHOSE concernant cette fameuse corde. C'est qu'en effet on m'a TOUJOURS RACONTE à moi AUSSI cette HISTOIRE... Mais JAMAIS JAMAIS (en tout cas en 1950, 51, 52 etc) IL N'Y A jamais EU DE CORDE. Je suis rentré des dizaines de fois (je jouais avec les enfants du café) JAMAIS ! Avant je n'en sais rien. PS : cela me paraît quand même idiot de se vautrer sur une corde alors que n'IMPORTE QUEL MUR FERAIT BIEN MIEUX L'AFFAIRE... Mais, mais je concède encore que TOUS les marolliens racontaient cette ( fausse) anecdote avec conviction. J'en connais plusieurs comme cela que je raconterai à l'occasion... Les "flauskess de Jef Kazak", hein tu connais, tu connais. Dag al men Chaukess. Gilbert

Écrit par : Delepeleere | 03/02/2007

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J'ai savouré ce texte ! + que tof ! Mr J-P. ROELS, j'ai lu très attentivement le texte écrit en son temps par le docteur Ch. SILLEVAERTS. Cela m'a passionné car beaucoup d'images décrites dans ce texte (plus contemporaines pour moi naturellement) m'ont rappelé des souvenirs personnels. Merci, Monsieur J-P. ROELS pour cette tranche de bonheur. Dag al men Chaukess. Gilbert

Écrit par : Delepeleere | 03/02/2007

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C'est pour Sophie Merci, mais c'est Sophie la grande vedette de ce blog.
Qu’elle continue encore de nous faire rêver.

jean Pierre

Écrit par : jean pierre | 03/02/2007

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pas geschoep Non!!! Gilbert, ik swereda, je n'ai pas geschoept cette fameuse corde, mais par contre ik em geslopt mei de klaan dogter(j'ai habiter avec la petite fille)van Den Boeld (pendant9 ans) qui est la fille de julie des trois portes et d henri ! Sa grand mere Jeanne patronne du Bossu que tu a connus est morte il y a une quizaine d année et Jean le seul fils en vie lui par contre est encore en vie et habite a St Gilles ! Alors peu etre qu'a une époque il y a eu une corde mais je crois quelle dois depuis longtemps etre pourrie avec tous les ZIVERDERAA que l'ont a raconter sur sont compte. En tous les cas moi je ne sait pas comment une personne, et surtout apres un peu de laisser -aller au Bossu pourait dormir la dessus?? Je suis sur que meme G, Busch n oserais pas demander cela a ces GI en Irak
Allez tous cela ne nous rendra pas le congo !!!!!
Amitier a tous Titi

Écrit par : Francis | 04/02/2007

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Citation L'expression exacte sur le mur de l'ancienne brasserie est : "Den Hemel Drinkt, De Aarde Drinkt, Waarvoor Zouden Wij Niet Drinken?"

Écrit par : Laurent | 04/02/2007

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merci Laurent

Écrit par : sophie | 04/02/2007

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Le Bossu Salut gilbert,comme on se retrouve sur internet
. Je me souviens que le café du « Bossu » se trouvait rue Haute juste à côté de la maison de Breughel. Vous pouvez remarquer qu’on ne savait pas voir ce qu’il se passait à l’intérieur. L’entrée se trouvait à gauche de la photo dans le couloir. La porte était également opaque. Les clients n’étaient pas des gens du quartier mais des pauvres diables qui venaient de je ne sais où : des bourgeois déchus, des sans-famille etc…Mon bompa Jean Demeyer alias Jean bich m’a souvent raconté que les gens de la « haute » venaient y passer une soirée pour le folklore et pour se divertir . Jadis on dormait « à la corde » assis sur un banc penché en avant sur une corde horizontale passant sous les bras .à 7h ,le patron détendait la corde pour éveiller tout le monde à la fois. Le patron s’appelait Georges (c’était le père d’Henri) venait très souvent taper la carte aux « Papillons ».

Écrit par : Nelly | 18/04/2007

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corde ou pas corde Nelly, Gilberke en Titi, ich wil toch neki weite CORDE OU PAS CORDE. j'ai aussi tj entendu parler de la corde, aussi de mes parents né en début 1900. Mais personne ne l'a vue cette corde!!
dikke beis on allemoe dé wel weiten .

Écrit par : willy | 19/04/2007

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Dag ma Pauske !LL84B Bonjour NELLY je t'écris parce qu'un mot de ta part m'intrigue un peu... en effet tu écris littéralement "comme on se REtrouve sur internet". A ma courte honte j'avoue que je connais plusieurs "NELLY"... et si tu pouvais me préciser awel quelle "NELLY" tu es par rapport à Gilbert...Dag ma Pauske et à bientôt ? Gilbert

Écrit par : Delepeleere | 19/04/2007

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Quelle Nelly ? Bonjour Gilbert,
Il parait que je t'intrigue alors premier indice : j'habitais rue Haute. Deuxième indice : c'était Marolle kermis. Je m'en rappelle comme si c'était hier. Je devais avoir 12 ans et pour l'occasion j'avais été chez le coiffeur. Jétais sur mon trente et un avec un petit ensemble bleu marine et une jupe plissée soleil etc... La kermesse c'était surtout des concours. Les enfants faisaient la course dans un sac à patates et dans la bouche une cuiller avec une pomme de terre dessus.Moi j'étais trop "steif" et puis j'avais peur de me salir donc j'allais plutôt au moulin qui se trouvait contre le mur du palais au niveau de la rue du Faucon. J'attendais que le moulin s'arrète quand tout à coup j'ai reçu un ballon rempli d'eau sur moi. J'étais trempée jusqu'aux os. Adieu plissé soleil ! Mes cheveux dégoulinaient . A ce moment là j'ai regardé vers le haut et j'ai vu les coupables à la rampe du palais. ET QUI ETAIT LE CHEF DES OPERATIONS ET LE CHEF DE LA BANDE ?!?!?!

Écrit par : Nelly | 20/04/2007

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Il y a prescription. Dans mon poste précédent j''oubliais de dire que cela c'est passé il y a 50ans.

Écrit par : Nelly | 20/04/2007

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Les femmes n'oublient JAMAIS ! Là, je suis vraiment TRES TRES ému... car j'en ai connu 2 de "NELLY" habitant la rue Haute dont 1 qui habitait avec sa bobonne près de MICHIELS et l'autre qui habitait aussi rue Haute etc, eh bien ça alors... mais laquelle des 2, que ce soit l'une ou l'autre... je SUIS VRAIMENT CUEILLI, CUEILLI, je ne peux pas le croire ! Nai que je me souviens de cette marolle kermis et de la fameuse drache que tu as reçue (mea culpa) car ce n'était (pour 1 X) même pas 1 ballon d'eau mais carrément un énorme sac plastique reçu ds 1 boulangerie.. je me souviens quand cette masse d'eau est tombée !!! cela a fait vraiment l'effet d'un cratère en-bas... ON (j') était vraiment givré...De mémoire... m'accompagnait Pierreke Plasschaert, Alex Van Rossem, Henri Van Huffel etc... Allez NELLY(S) donne moi encore 1 tt petit indice (quoique j'ai mon idée parce que tu sembles particulièrement bien connaître le café "Papillons..." allez c'est incroyable cette histoire, c'est vrai c'est toi NELLY...J' répète je suis TRES TRES ému à tel point que j'ai reporté mon départ à la mer pour écrire ce commentaire et réfléchir, réfléchir, dass toch ni muigelaak eh bien fout alors. Gilbert

Écrit par : Delepeleere | 20/04/2007

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Bonjour Gilbert Ta petite idée est la bonne c'est bien moi Nelly L

Écrit par : Nelly | 23/04/2007

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Par rapport à l'ancienne brasserie (Brigittines), je crois que le texte est: 'Den hemel drinkt, de aarde drinkt. Waarvoor zouden wij niet drinken?'

Écrit par : martin meerts | 20/01/2014

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